08 octobre 2017

Chitra Banerjee Divakaruni : Le palais des illusions

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Il y a un peu plus d'un an, je recevais des box de livres du site Exploratology. 

Et en fait, je n'en avais lu aucun en entier. J'avais commencé le premier reçu, Hérétiques de Leonardo Padura, mais je m'étais arrêtée à la moitié, un peu perdue (je compte le recommencer, je n'aime pas ne pas finir un livre). Les deux autres, d'inspiration asiatique, je les avais gardés pour plus tard.

Plus tard, donc, j'ai lu Nostalgie de la rizière d'Anna Moï : bof. J'ai lu toute la deuxième moitié en diagonale, pas tellement accrochée ni par le style ni par la narration de ces pseudo-nouvelles (l'auteure les présente comme telles, mais c'est toujours la même narratrice, et chaque récit est une étape de sa vie, donc je ne vois pas trop la différence avec un roman divisé en courts chapitres). Dans la première partie, la seule chose que j'ai aimée, ce sont les réflexions autour du chant et de la voix (auxquelles le visionnage d'une chouette émission d'Arte, La voix en quelques éclats, a fait écho).

Mais le troisième essai fut le bon : ce Palais des illusions, de l'Indienne Divakaruni, m'a passionnée. D'autant plus qu'il m'a plongée dans un univers que je connaissais très peu : les légendes indiennes issues du livre sacré, le Mahabahrata. 

Comme l'écrit l'auteure elle-même dans sa préface, elle s'était fait cette promesse : "Si un jour j'écris un livre... je placerai les femmes au premier plan de l'action. Je dévoilerai l'histoire invisible qui repose entre les lignes des prouesses des hommes." Ce roman est donc une version féminine du Mahabahrata. Une histoire racontée par une femme, la princesse Panchaali, dont le destin est lié à ceux de beaucoup d'hommes (son père, son frère, ses cinq époux, ses ennemis...), mais dans lequel elle essaie, tant qu'elle peut, de faire exister sa puissance de femme. 

Je n'ai pas pu m'empêcher de penser, à différentes reprises, à Daenerys Targaryen - la Khaleesi, Mother of Dragons et tout ce que vous voulez -, l'une des héroïnes (la principale ?) de Game of Thrones. Chez Daenerys comme chez Panchaali, il y a cette rage de vivre, de se venger de tous ceux qui se mettent en travers de leur chemin, une rage cependant associée à une réelle soif de justice, pour tous, d'harmonie, d'équilibre dans l'univers. L'une comme l'autre, elles sont persuadées du rôle qu'elles ont à jouer dans cette conquête (plus qu'une quête) de l'harmonie. L'une comme l'autre, elles ont de nombreux adversaires, et le premier réside dans leur condition féminine. Repensez à ces premiers épisodes de GOT : on y voit la jeune Daenerys offerte par son frère au khal Drogo (chef d'une tribu nomade, aux rites qui semblent très barbares à la toute jeune femme). Elle saura par la suite transformer ce qui aurait pu être une soumission, voire une humiliation, en la première étape de son ascension vers le pouvoir. Panchaali fait exactement la même chose (elle, elle est même mariée de force à cinq frères à la fois, à cause d'une promesse hasardeuse de leur mère). 

Je n'en dis pas plus sur l'histoire : impossible de toute façon de résumer cette épopée (fleuve comme toute épopée qui se vaut). Il y a tout, des combats, des légendes, des apparitions divines et merveilleuses, de la sagesse, et surtout beaucoup d'introspection et de réflexion sur les sentiments et la manière dont ils évoluent au cours de notre vie. C'est très addictif, avec de petits chapitres, quelques prolepses, juste ce qu'il faut pour donner envie de lire la suite, et rappeler que, dans ce genre de récits, les faits sont prévisibles, écrits depuis le début.Chitra Banerjee Divakaruni a su donner une réelle modernité à des mythes ancestraux, simplement en changeant de point de vue. 

Une belle expérience de lecture, que je recommande vivement ! 

Pour découvrir Exploratology et ses abonnements de livres : 

Slide-Box-livres-Exploratology

 

Et pour revoir l'émission d'Arte sur la voix :

La voix en quelques éclats Arte

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02 octobre 2017

Carnet de lecture - août/septembre 2017 - littérature jeunesse

En littérature jeunesse, j'ai lu : 

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Un Oates que je ne connaissais pas : Sexy, l'histoire de Darren, un lycéen mal à l'aise avec son physique trop avantageux. Un angle d'approche original sur l'adolescence, qui pourrait faire sourire si on ne se rendait pas compte très vite que le roman parle en réalité de harcèlement sexuel et de pédophilie. Mais en fait... vraiment ? Des rumeurs circulent autour du professeur d'anglais, Mr Tracy ; effectivement, à différentes reprises, il a mis Darren mal à l'aise. Mais où s'arrêtent les impressions et où commencent les préjugés ? Comme à son habitude, Joyce Carol Oates écrit en finesse et en nuances, rien de facile ou de tranché dans ses récits. Cependant, je suis un peu restée sur ma faim, je pense avoir davantage été marquée par Zarbie les yeux verts, dans la même collection Scripto de chez Gallimard. 

Un roman médiéval pour poursuivre mes lectures thématiques autour de l'enfant monstre : Louis le galoup, de Jean-Luc Marcastel, est en effet l'histoire d'un jeune garçon, fils adoptif d'un seigneur peu agréable, qui se rend compte un jour que, sous l'effet de la colère ou de la volonté de se défendre contre une bête féroce, il se change lui-même en une sorte de loup énorme et effrayant, un "galoup". Contrairement à Bree Tanner, la vampire nouveau-née de Stephanie Meyer, il n'aime pas se sentir monstre. Mais il va lui falloir apprivoiser sa nouvelle nature car de grands dangers menacent son village, et, au-delà, sa région tout entière... Rien de très original dans ce roman mêlant univers médiéval et éléments merveilleux, mais une narration efficace, des personnages attachants, et du suspense : l'histoire de Louis s'étend sur cinq tomes au total. Pour ma part, j'en ai retenu quelques passages intéressants sur la dualité entre homme et animal, dualité rejetée par Louis car trop effrayante pour lui. 

Enfin, Des poissons dans la tête de Louis Sachar (auteur du célèbre Passage, adapté - grrrrrr- au cinéma) : un roman sur la précocité / le surdon / le haut potentiel, quel que soit le nom qu'on donne à ce fonctionnement cognitif particulier. Angeline a trois ans d'avance, elle se retrouve dans une classe de CM2 où la maîtresse la traite sans ménagement et ses "camarades" la traitent de monstre ou de bébé. Ces deux qualificatifs illustrent bien les difficultés que rencontrent ces enfants, particulièrement dans le milieu scolaire : leur capacité à réfléchir et à traiter l'information donne l'impression qu'ils sont "plus intelligents" que leur âge, mais souvent, ils ont une maturité qui correspond réellement à leur âge, voire moins - d'où le "bébé". Et c'est ce décalage entre maturité intellectuelle et maturité émotionnelle qui en fait des hybrides, des "monstres" aux yeux des autres. Le roman de Sachar est joliment écrit, avec des personnages intéressants, bien qu'un peu stéréotypés (il y a la méchante maîtresse de CM2 et la gentille maîtresse de CM1 qui, non contente de réconforter Angeline, va se payer le luxe de rendre son père amoureux d'elle). Le titre fait écho à la thématique de l'océan qu'on retrouve tout au long du roman, pour une raison précise que l'on découvre à la fin du livre, après l'avoir peu à peu devinée. Une lecture agréable, donc, qui pourra parler à de jeunes lecteurs (primaire, début de collège) sensibles à la question de la différence, qu'ils soient concernés eux-mêmes ou non. 

18 septembre 2017

Lecture cursive #1 : "Dire l'amour" en dix romans

Dire l'amour en dix lectures

 

Je commence ici une présentation un peu plus "formalisée" de ces idées de lectures cursives en littérature jeunesse que l'on peut proposer à nos élèves, par thème ou partie du programme. 

Ici, dix idées de romans sur l'amour et le sentiment amoureux de façon assez large, pouvant notamment correspondre à la thématique "Dire l'amour" du programme de 4e. 

Il manque des romans que j'ai beaucoup aimés, comme Dysfonctionnelle d'Axl Cendres ou Eleanor&Park de Rainbow Rowell, par exemple : c'est essentiellement parce que j'ai essayé de fixer un certain seuil de prix. Certains trouveront ce seuil encore trop élevé (clin d'oeil à Nathalie), mais il est malheureusement difficile, voire impossible, de trouver des titres de littérature jeunesse à moins de 6€. Les livres que je vous propose s'achètent entre 5 et 10€ (mais il n'y en a qu'un seul à moins de 5€...). 

En toute transparence, je précise qu'il y a quelques titres que je n'ai pas lus : pour les inclure dans la liste, je me suis appuyée sur ma connaissance de l'auteur, ou sur une convergence d'avis positifs de collègues. C'est le cas de Connexions dangereuses (à savoir, Sarah K. est un pseudonyme de Sarah Cohen-Scali, auteure que j'aimais beaucoup adolescente), de Lettres à une disparue qu'on trouvait déjà beaucoup dans les listes de romans épistolaires, à l'époque où "la lettre" était au programme de 4e, de Star-crossed lovers qui semble aussi être souvent proposé aux élèves (je n'aime pas trop Mickaël Ollivier, mais bon, il en faut pour tous les goûts), et d'Une preuve d'amour (une auteure reconnue par la critique, notamment pour Kinderzimmer). 

Une dernière chose : je ne suis pas du tout sûre de moi pour les étoiles (notamment pour les livres que je n'ai pas lus, forcément). Si vous n'êtes pas d'accord avec le nombre d'étoiles attribué pour certains titres, n'hésitez pas à me le dire, j'éditerai le document. 

En version Word : Dix_romans_sur_Dire_l_amour (autres versions disponibles par mail, me contacter ici). 

Bonnes lectures et bon courage aux collègues qui travaillent pendant que je couve !...

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22 septembre 2016

#Rentrée littéraire : Sophie Adriansen, Le syndrome de la vitre étoilée

Le syndrome de la vitre étoilée

Première déception de cette rentrée littéraire 2016. Pour une fois que je me donne envie en lisant les catalogues et que j'investis dans un livre neuf !... 

Quatrième de couverture : "Un garçon, une fille, dix ans de vie commune. De cette équation parfaite naît le désir d'enfant. Puis les difficultés arrivent. Le désir se transforme. Le garçon et la fille aussi. Un couple sur cinq connaît des difficultés pour avoir un enfant." Faisant partie de ce couple sur cinq, forcément, le sujet m'intéressait. Je m'attendais à quelque chose d'assez poétique, à l'image du titre et de son commentaire en début d'ouvrage : "La vitre étoilée, c'est celle du flipper qui, sous les coups des joueurs frustrés d'avoir laissé échapper la bille, se brise sans se disloquer. Les fissures lui confèrent un aspect céleste. C'est quand tout est brisé à l'intérieur alors qu'à l'extérieur tout semble tenir. On peut même trouver ça joli. Après, généralement, ça fait tilt."

En feuilletant le livre, je remarque une présentation particulière, de nombreux mini-chapitres. Je comprends qu'il s'agit d'une sorte de journal intime. 

extrait vitre étoilée

Je me plonge dans ce journal avec assez de plaisir, mais très vite, je déchante. J'ai l'impression de lire le blog d'une lectrice de Cosmo. Je ne me reconnais absolument pas dans le personnage de Stéphanie, jeune working-girl qui travaille dans la pub. Elle représente ce genre de personnages qui, à mes yeux, sonne faux : l'auteur-e essaie de nous montrer qu'il ou elle n'a pas une vie parfaite, mais hormis le malheur qui s'immisce dans sa vie (pour Stéphanie et son compagnon Guillaume, leur infertilité), tout le reste semble lisse, fun, dans la norme. Moi qui n'aime que les personnages complexes, ambigus, voire tordus... Donc, certes, Stéphanie souffre, il lui manque ce que toutes ses copines ont et qui semble fait pour elle : un bébé. Mais à force de vouloir mettre à distance cette souffrance, la teinter d'humour, jouer sur le langage, on en perd l'émotion qui était censée être le fil conducteur du roman. Il y a quelques formules bien trouvées, mais dans l'ensemble, l'écriture n'a rien de différent d'une chroniqueuse de magazine girly. 

Par ailleurs, je n'ai pas aimé non plus l'orientation donnée à l'histoire. Au fil des pages, on sent que tout est fait pour nous montrer qu'on ne peut pas se complaire dans le malheur, qu'il faut rebondir, être positif. C'est ce que Stéphanie fait, par des choix de vie plus ou moins radicaux. J'ai donc aussi eu une désagréable impression de livre moralisateur. C'est assez insidieux, mais ça revient plus ou moins aux objectifs de ces magazines pour jeune femme qui veut améliorer sa vie : on peut trouver une solution à tout, moyennant un petit test de neuf ou dix questions et un petit article de quelques pages, avec des témoignages pour donner un peu de crédit aux conseils prodigués. Mouais. Ca peut marcher quand on cherche à perdre deux kilos ou à apprendre à se maquiller. Mais pour le genre de sujet que Sophie Adriansen a tenu à aborder, les recettes miracles ne fonctionnent pas. Alors, oui, elle s'attache à montrer, tout au long du roman, les clichés et les phrases à l'emporte-pièce contre lesquels les couples infertiles doivent souvent lutter. Mais la fin m'a laissée coite tellement je l'ai trouvée proche de ces clichés, justement. 

Peut-être que d'autres lecteurs, confrontés à ce même obstacle dans leur vie, apprécieront plus que moi ce roman et sauront justement y trouver le réconfort nécessaire. Peut-être que les amateurs de chick-lit liront avec plaisir un livre qui reprend quelques codes du genre, autour d'une histoire plus profonde, différente d'une simple romance. De mon côté, je ne retiendrais (presque) que les citations du roman de Julie Bonnie, Chambre 2  que Sophie Adriansen sème tout au long de son livre. Chambre 2 m'avait marquée et j'en trouve l'écriture plus belle et plus convaincante... 

Quelle déception, donc, d'autant plus que j'ai beaucoup aimé quand la plume de Sophie Adriansen s'adressait aux jeunes lecteurs, sur un thème pourtant tout aussi délicat, avec Max et les poissons, vainqueur du prix PEP42 de l'année dernière

Et de deux pour le TTT rentrée littéraire !  

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20 août 2016

Axl Cendres : Dysfonctionnelle

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Une belle, belle, très belle découverte chez Sarbacane !

Le choix des tags a été difficile. J'aurais pu en ajouter une dizaine de plus tant ce roman est foisonnant et ébouriffant. Et en plus, il m'a prise par surprise. 

Fausse piste n°1 : le titre et la couverture sobre et sans présence humaine me faisaient penser à une nouvelle dystopie à la Divergente. En fait, pas du tout.

Fausse piste n°2 : le premier chapitre et la quatrième de couverture nous plongent à un moment de l'histoire où Fifi, l'héroïne, n'est déjà plus une enfant, et où elle rend visite à son père déjà en prison. On se fait une image assez dure de ce père qui n'a pas l'air franchement sympathique : il reluque les serveuses, annonce de but en blanc à sa fille qu'il n'a jamais voulu d'enfants... Et puis, après cette prolepse, on repart au début de l'histoire, et on découvre des personnages plus nuancés, plus attachants, et plus nombreux.

En effet, autour de Fidèle, dite Fifi ou Bouboule, gravitent un nombre impressionnant de personnages : son père, donc, sa mère, son oncle qui vit avec eux au "Bout du monde", le bar qui appartient à la famille, à Belleville, et six frères et soeurs, tous plus différents les uns que les autres. On a un Jésus qui se prend vraiment pour Jésus, une Maryline qui se prend pour Simone Weil, une Dalida qui se prend pour quelqu'un qui ne serait pas de cette famille, quelqu'un qui pourrait se construire une vie "sans cris, sans bagarre, sans alcool, sans folie". Oui, c'est comme ça que la soeur aînée voit cette famille que Fifi qualifie elle-même de "dysfonctionnelle". Elle explique ce terme ainsi à son petit frère Grégo : "Ca veut dire une famille qui ne marche pas bien, enfin pas comme il faudrait... mais qui tient debout quand même, pigé ?". Et en fait, oui, malgré les allers-retours en prison du père, ceux en hôpital psychiatrique de la mère (traumatisée par sa déportation pendant la guerre), les caractères difficiles de certains frères et soeurs et le cadre de vie atypique du "Bout du monde"... elle tient quand même debout, cette famille. 

J'ai aimé cette phrase de Jean-Michel du blog éponyme : "M’est avis que c’est un roman qui est capable de remettre en place la personne la plus étroite d’esprit qui soit : une pensée raciste ? une intolérance aux gays ? à Johnny ? au football ? pas de problème, Axl Cendres est là pour poutrer tes préjugés moisis avec autant de talent que Barbra Streisand se déchaînant en duo avec Sinatra [...]". C'est exactement ça : j'ai rarement lu un livre (qui plus est en littérature jeunesse) qui aborde tant de situations de discriminations ou, du moins, de confrontation des différences, mais surtout, surtout, avec un naturel désarmant. L'accent est mis sur le choc des cultures, c'est ce qui pèse le plus dans la relation entre Fidèle et Sarah, son premier amour. Mais il y a tellement d'autres questions qui y sont liées ; par exemple, le passé douloureux de Fidèle dans une famille d'accueil revient tout au long de l'histoire, toujours en filigrane, à travers cette cicatrice au dos qu'elle ne montre qu'en cas de nécessité absolue et dont on ne saura jamais (non, non, j'insiste : jamais) dans quelles circonstances elle est apparue.

Par ailleurs, si j'avais lu ce livre avant le 17 juillet, il aurait trouvé sa place, proche des premières positions, dans la liste des plus belles histoires d'amour découvertes en littérature jeunesse. L'amour passion entre Fidèle et Sarah et les nombreux rebondissements au sein de leur relation m'ont fortement émue. C'est surtout cette histoire-là qui a provoqué chez moi "le cafard de la fin", selon l'expression de ClaireD de la super librairie Les Croquelinottes (elle, c'est à propos du nouveau roman de Clémentine Beauvais, Songe à la douceur).

Il va sans dire que, désormais, le nom d'Axl Cendres fera partie de ma veille littéraire : j'attends de pied ferme son prochain roman. Vivement !


17 juillet 2016

Rainbow Rowell : Eleanor Park

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Allez, un dernier post avant la trêve estivale. Mais non des moindres. Ce roman est sorti depuis 2012 déjà, je ne l'ai lu qu'il y a quelques semaines cependant. Si vous ne le connaissez pas encore, vous allez, comme moi et comme beaucoup d'autres, en prendre plein les mirettes. 

Il est de moins en moins rare, aujourd'hui, que les protagonistes d'une histoire d'amour soient des personnages atypiques, loin des stéréotypes du beau gosse et de la belle nana aussi rayonnants l'un que l'autre. John Green, notamment, s'est engagé sur cette voie, même si, dans Nos étoiles contraires, j'avais trouvé Hazel et Augustus un peu trop "tout" pour être honnêtes. Enrevanche, dans le roman de Rainbow Rowell, Eleanor est vraiment trop ronde pour les standards de la beauté, ne s'habille vraiment pas comme les autres, et, pour couronner le tout, elle a une vie vraiment difficile, du genre à devoir partir de sa maison parce que son beau-père ne veut pas d'elle. Park, lui, pourrait davantage se fondre dans la masse, s'il n'avait pas les traits coréens de sa mère, ce qui, pour la brute épaisse qui fréquente son lycée, est censé faire de lui un spécialiste de kung-fu. Eleanor est aussi tape-à-l'oeil que Park est discret. Mais, et ça n'a rien de particulièrement original d'ailleurs, ils vont quand même tomber amoureux l'un de l'autre, et pas qu'un peu. 

A partir de là, vous allez voir se dérouler tout au long de votre lecture les ingrédients assez habituels d'une romance adolescente : les déboires du lycée (la brute épaisse étant un incontournable du genre), les relations pas toujours simples avec les parents, les frères et les soeurs, la naissance des émotions, des émois, des sensations. Le style non plus ne semble avoir rien d'absolument différent, inimitable (moins percutant que celui de John Green, par exemple). Mais c'est l'équilibre parfait de tout, les portraits, les dialogues, le récit, qui crée l'alchimie et fait qu'on n'arrive pas à lâcher le roman d'un bout à l'autre. Je dis bien d'un bout à l'autre, car, contrairement à Plume de Cajou, j'ai aussi aimé la fin (le genre à vous faire éteindre la lumière à trois heures du matin parce qu'il est impensable de s'endormir sans l'avoir lue). 

Ce que j'ai retenu par-dessus tout, c'est la peinture très juste des sensations physiques, de tout ordre, provoquées par la rencontre puis l'histoire d'amour. Ca commence de manière anodine, avec ce genre de phrases : "Ce matin-là, en cours de littérature, Park a remarqué que les cheveux d'Eleanor étaient d'une nuance de rouge plus douce au creux de sa nuque." Il n'y a absolument rien d'explicite dans cette phrase, mais l'adjectif "douce" envahit tout le propos, et on ressent à la fois la fascination de Park pour Eleanor et sa volonté de ne pas se laisser embarquer dans des sentiments qu'il ne contrôlerait pas. Mais ces sentiments les envahissent, l'un comme l'autre : "Alors il a laissé glisser la soie et ses doigts dans la paume ouverte d'Eleanor. Et Eleanor s'est désintégrée." Arrivé vers la fin du roman, il y a des pages magnifiques sur le désir qui naît entre les deux corps. Magnifiques car précises et subtiles à la fois, naïves et réalistes en même temps. C'est ce qui, à mes yeux, a rendu l'histoire d'amour crédible, car ce désir transcende toutes les différences et toutes les difficultés qui se placent entre Park et Eleanor. 

C'est donc peu de dire qu'il s'agit là d'un roman fort : des personnages forts, dont la flamboyance, assumée ou non, se révèle au fur et mesure de l'histoire, des évènements non moins forts, car le quotidien d'Eleanor est dur, et l'histoire ne cherche pas à nous le cacher. Au contraire, cela devient partie prenante de l'intrigue amoureuse. Fort aussi comme les sentiments qui transpirent entre les mots, comme la musique que Park et Eleanor s'échangent, et dont l'auteure a eu le bon goût de nous fournir la playlist sur son site. Je suis fan de cette tendance (depuis quelques années déjà) à créer de véritables bandes-sons à l'intérieur des romans : Jean-Noël Sciarini, pour ne citer que lui, le fait aussi. Ah, et Marion Brunet, aussi (je savais bien que j'avais vu ça ailleurs aussi). Bref, un vrai beau livre qu'il faut lire et faire lire autour de vous. 

C'est l'occasion de vous glisser une petite check-list des romans d'amour "Young adults" à mettre dans votre valise ou dans celle de vos ados, s'ils n'ont pas été déjà lus. De John green, plutôt que Nos étoiles contraires, jetez-vous plutôt sur Qui es-tu, Alaska ? ou bien sur Will and Will, co-écrit avec David Levithan. Pensez aussi à Marie-Aude Murail et ses 3000 façons de dire je t'aime ou à La face cachée de Luna de Julie Anne Peters. Pour les amateurs de dystopie, Hunger Games possède bien sûr de belles pages sur les sentiments amoureux complexes de Katniss, mais on peut en trouver aussi dans la série Uglies de Scott Westerfeld, ou, côté français, dans les romans de Jean-Claude Mourlevat, Le combat d'hiver ou Terrienne. Enfin, pour les passionnés de Moyen Âge, il y a ma découverte de Meg Cabot, Avalon High

Ainsi, vous ne manquerez pas d'amour pour cet été ! 

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04 juillet 2016

Stéphane Servant : La langue des bêtes

 

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Je déteste Stéphane Servant. Il m'énerve. Mais vraiment. En fait, je vous expliquer pourquoi il m'énerve : il a écrit un livre que j'aurais voulu écrire. Déjà, France 2, avec la série Trapped, m'avait volé mon idée de thriller en huis clos sur une île scandinave... Bon, je m'égare. Mais, ce roman, La langue des bêtes, il concentre effectivement tout ce que j'aurais eu envie de mettre dans un roman : la forêt, les animaux sauvages, le cirque, les monstres, le choc des cultures. Tous les univers qui me parlent, m'attirent, que je cherche un peu partout dans mes découvertes culturelles.

Avant de vous parler de ce roman, une petite parenthèse sur Stéphane Servant : c'est un auteur que j'ai déjà rencontré deux fois, mais sans faire le lien. La dernière fois, c'était récemment, avec l'album Purée de cochons. Mais je l'avais déjà lu dans Chat par-ci, Chat par-là, un de ces formidables petits romans de la collection Boomerang, aux éditions du Rouergue : des romans qui se lisent à l'endroit, à l'envers, avec des histoires qui se répondent entre elles, dont j'ai parlé la dernière fois. Pour ce qui est de Stéphane Servant, c'est donc un auteur assez surprenant, dont on a l'impression qu'il se glisse dans plusieurs plumes, tant ses textes ne se ressemblent pas. L'album Purée de cochons joue surtout sur l'humour et le jeu avec les classiques des contes pour enfants, pour les plus jeunes. Chat par-ci, Chat par-là amène plutôt à une réflexion sur la tolérance, l'entraide, l'acceptation de l'autre, sous des airs de récit léger, adressé à des lecteurs "cycle 3" (en langage Education Nationale, ça veut dire "CM1-CM2-6e). Quant à La langue des bêtes, c'est un roman bien plus conséquent, également aux éditions du Rouergue, mais pour les plus grands.

On y raconte l'histoire d'une ancienne troupe de forains. Ancienne, car, pour une raison qui ne sera expliquée qu'à la fin, mais qu'on devine peu à peu, le cirque a dû fermer ses portes aux spectateurs. Le chapiteau semble s'être définitivement posé dans un endroit qu'on appelle le "Puits aux anges", en lisière de forêt. Mais la poésie de ce nom est rattrapée par la dure modernité : la forêt et le Puits aux anges sont en passe d'être rasés, pour laisser place à une autoroute.

Voici pour la situation initiale. Et les personnages ? Leurs noms sont une histoire à eux seuls : il y a Belle, la mère ; Petite, la petite ; le Père, le père ; Major Tom, le nain ; Pipo et son lion Franco ; Colodi le marionnettiste. Beaucoup d'adultes, certains éreintés par la vie et les hommes, et une seule enfant, qui fait tout pour ne pas grandir et, surtout, pour ne pas oublier les histoires.

Car le fil conducteur de ce récit envoûtant est là : Petite croit aux histoires que les adultes lui racontent, elle veut, elle aussi, en raconter, et elle est persuadée que, le jour où tout le monde les aura oubliées, alors la Bête viendra se repaître de la solitude et de la souffrance qui régnera au Puits des Anges. Face aux gens du Village, puis de la Ville, qui les appellent ou les excluent, face aux mystères que portent en eux les adules qui l'entourent, face à cette mystérieuse Bête qui rôde dans la forêt et qui fascine autant qu'elle effraie, Petite lutte. Elle veut transmettre les histoires, comprendre pourquoi les bêtes ne parlent plus, renouer des liens qui n'existent plus.

C'est un roman extrêmement riche et profond que Stéphane Servant nous livre. Avec une langue d'une rare poésie, il dit la forêt et ses mystères, la solitude humaine, l'exclusion et l'amour, l'archaïsme et la modernité. On se laisse bercer de chapitre en chapitre, dans une histoire assez tortueuse : je me suis un peu perdue dans le dernier tiers du livre, mais finalement, n'était-ce pas l'intention de l'auteur ? On se perd avec les personnages, on se retrouvera (peut-être ?) avec eux.

Je le disais plus haut, j'ai rarement lu un livre qui rassemble autant de mes thèmes et univers de prédilection. Et j'ai aussi été convaincue par l'écriture. Je parlerai donc vraiment de chef-d'oeuvre pour ce roman découvert plutôt par hasard. Et je me réjouis d'avance de découvrir ses autres romans, dont on dit aussi le plus grand bien sur la Toile. En parlant de Toile, j'ai découvert deux blogs bien sympathiques avec des articles très enthousiastes aussi sur ce roman : c'est chez Keskonlit, et chez Bob et Jean-Michel.  

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03 juillet 2016

Ghérasim Luca : Héros-Limite

 

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Enfin un peu de poésie chez la petite Mu ! 

La poésie, j'en lis... en picorant. J'ai souvent du mal à lire un recueil en entier. Les rares fois où je l'ai fait jusqu'à présent, c'était quand lesdits recueils étaient au programme d'un cours de fac. 

Mais, dans ce mois de mai de folie où tout le monde m'envoie des livres (Didier Jeunesse, Exploratology...), j'ai participé à une chaîne où, en envoyant un livre, on en reçoit trente-six. Bon, pour l'instant, je n'en ai reçu qu'un, et c'est celui dont je vais vous parler. Mais, rien que pour lui, ça valait le coup de participer. D'abord parce que, comme je l'ai dit, j'ai besoin d'un coup de pouce pour lire de la poésie. Ensuite parce que ça m'a fait découvrir un auteur. Enfin parce que je peux ajouter à ma collection un exemplaire de ces beaux livres Poésie Gallimard que j'aime tellement. 

Un petit mot sur le poète. Ghérasim Luca (mort en 1192) est Roumain mais il a beaucoup écrit en français. Il aime les langues (il en parle cinq). Il a participé à la fondation du mouvement surréaliste roumain (avec Tristan Tzara notamment). A quatre-vingt un ans, il se jette dans la Seine, en imitant son ami Paul Celan, "puisqu'il n'y a plus de place pour les poètes dans ce monde". Voilà pour les grandes lignes, vous en lirez davantage sur Wikipédia

J'ai débuté la lecture du recueil avec appréhension. Le surréalisme, ça m'évoque des textes incompréhensibles, auxquels on s'efforce de trouver un sens, une interprétation, sans y croire. Après tout, le cadavre exquis, l'écriture automatique, qu'est-ce d'autre qu'un jeu ? Eh bien, justement, la beauté du surréalisme, c'est quand un sens sort du jeu (comme la tête du mur chez Henri Michaux). Voyez donc les premiers mots du premier poème, "Héros-limite" : "La mort, la mort folle, la morphologie de la méta, de la métamort, de la métamorphose ou la vie, la vit, la vie-vice, la vivisection de la vie". A l'instar de ce poème liminaire, beaucoup de textes, en prose ou en vers, fonctionnent sur des enchaînements de mots, antonymes, paronymes, mots qui riment, et j'en passe. (Tiens, ça me rappelle les Carambolages du Grand Palais dont je vous ai parlé il y a peu !) Mais le sens n'est jamais sacrifié au jeu sonore. Là est la force de l'oeuvre de Luca : c'est du travail d'orfèvre, à mon avis bien loin d'une simple écriture automatique. 

 Par ailleurs, Luca aime l'oral, l'oralité, et il s'est d'ailleurs enregistré lisant certains de ses poèmes, Certains ont parlé de poète "bégayant", écoutez donc "Auto-détermination" (le deuxième de la vidéo) : "la manière de / la manière de ma de maman / la manière de maman de s'asseoir". La lecture des poèmes de Ghérasim Luca est une expérience. Ce poète roumain nous fait redécouvrir notre propre langue, ce qui est, avouez-le, assez fort. 

Dans le recueil, on trouve des réflexions sur la pensée, voire sur la vie, comme le "Quart d'heure de culture métaphysique", qui se lit comme un mode d'emploi : 

"Elever les angoisses tendues
au-dessus de la tête
Marquer un léger temps d'arrêt
et ramener la vie à son point de départ
Ne pas baisser les frissons
et conserver le vide très en arrière"

J'aime tout particulièrement ce mélange d'émotions profondes et de mise à distance, avec un humour décalé. 

On trouve aussi de beaux textes sur l'amour et la sensualité, comme "L'écho du corps", ou "Hermétiquement ouverte". 

Enfin, il y a le magnifique "Prendre corps", long poème sur la relation binaire entre un "je" et un "tu", dans lequel les noms ou les adjectifs deviennent verbes, voyez vous-mêmes : 

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Olivier Mouginot dans son "carnet de thèse numérique" parle de "déréglage syntaxique" et de "dérèglement sémantique"... un formidable axe d'étude pour nos chères têtes blondes (pour l'anecdote, peu de temps avant de recevoir le livre, j'étais tombée sur ce poème dans un nouveau manuel de 4e, pour le thème "Dire l'amour", et il m'avait tapé dans l'oeil à ce moment-là.) Mais c'est avant tout un texte qui nous transporte dans les méandres de l'amour et de la passion. Il a été superbement mis en musique par Arthur H, et vous pouvez l'écouter ici : 

Arthur H Prendre Corps

Pour les yeux, pour les oreilles, pour la tête, pour le coeur... il y a de tout dans la poésie de Ghérasim Luca. A découvrir sans tarder !

 Néo-défi lecture 2016 : Un recueil de poèmes

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27 juin 2016

Petits livres pour petits lecteurs, épisode 2 : la collection "Premier roman"

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J'ai découvert cette collection un peu par hasard, dans une librairie. J'ai reconnu Antoine Dole, que j'ai acheté, et j'ai aussi remarqué les deux autres titres ci-dessus : Chère Théo, parce que je pensais y découvrir un questionnement sur le genre, à l'époque où j'étais en quête de ce thème-là dans les récits jeunesse (voir mes archives en juillet 2012), et Construire un feu, parce que c'est une nouvelle de London que je venais de découvrir, qui m'avait plu, et je m'étonnais de la découvrir dans cette collection. Finalement, mes deux attentes ont été déçues : après lecture du résumé et des premières pages (qu'on peut feuilleter ici), Chère Théo ne parle pas vraiment de genre, et Construire un feu reste à ce jour le seul titre "classique" de la collection. Si on en feuillette le catalogue, on découvre surtout des récits de jeunes enfants en apprentissage, ou des textes proches de l'univers des contes et légendes. Si j'aime beaucoup les couvertures, je suis donc un peu déçue par la relative monotonie des thèmes proposés par la collection. 

Pour dire un mot sur Le baiser du mammouth : je l'ai lu avec étonnement, car je n'attendais pas Antoine Dole dans ce registre du récit pour jeunes lecteurs, humoristique, bien plus léger que les romans pour ados que j'avais lus jusque là (K-Cendres pour n'en citer qu'un). Pas non plus de la même veine qu'A copier cent fois, même si on s'en rapproche pour ce qui est du lectorat visé. Le baiser du mammouth, c'est l'histoire d'un jeune garçon de neuf ans, Arthur, amoureux d'une fille beaucoup plus âgée que lui : quinze ans ! Différence d'âge tout à fait négligeable à l'âge adulte mais, évidemment, pas du tout dans l'enfance. Le roman raconte les stratégies totalement fantaisistes d'Arthur pour conquérir la belle Fiona, notamment l'idée de la congeler jusqu'à ce qu'il la rejoigne en âge... Il y a une suite (que je n'ai pas encore lue), Mon coeur caméléon, dans laquelle Arthur se trouve cette fois-ci amoureux de deux jumelles, qui à elles deux forment la fille parfaite à ses yeux. Le sujet du premier tome me semble un peu plus original que le second. L'écriture est tout à fait agréable. Je pense qu'elle peut plaire aux jeunes lecteurs. Cependant, je reste quand même attachée aux livres "pour les plus grands" de cet auteur...

Signalons qu'en fait, Antoine Dole aime écrire pour les plus jeunes, et même de plus en plus. La file d'attente à son stand lors de la dernière Fête du livre jeunesse de Villeurbanne avait une moyenne d'âge peu élevée. Beaucoup venaient se faire dédicacer les bandes dessinées Mortelle Adèle, elles aussi ciblées pour de jeunes lecteurs. Et maintenant, l'auteur a pris goût à ce public, et même aux tout premiers lecteurs : il l'explique sur son site à propos des petits livres publiés chez Bayard Jeunesse pour accompagner l'apprentissage de la lecture, ou encore de son tout premier album pour enfants, Le monstre du placard existe (et je peux le prouver!), à paraître en septembre 2016. 

"Premier roman", une collection qui a donc le mérite de publier Antoine Dole aux côtés de Jack London ! 

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05 mai 2016

Jeanette Winterson : Pourquoi être heureux quand on peut être normal ?

 

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De Jeanette Winterson, j'avais déjà lu Les oranges ne sont pas les seuls fruits, dans le cadre d'un défi couleur pour honorer un swap (si cette phrase vous semble sybilline, lisez ici, ce qui vous permettra également de découvrir le roman suscité).

Je savais que ce livre avait un pendant autobiographique (enfin : une lectrice qui se reconnaîtra m'en avait signalé l'existence), et je suis tombée dessus récemment. Rappelons que Jeanette Winterson a vécu son enfance dans l'Angleterre des années 70, dans l'univers de la classe ouvrière, et dans une famille un peu particulière. Père et mère font chambre à part, et la mère extrêmement bigote a des comportements déroutants, parfois contradictoires, très souvents violents et intolérants. L'ouverture d'esprit n'est pas au rendez-vous, c'est le moins qu'on puisse dire. Evidemment, découvrir son homosexualité dans une telle famille, cela peut être une épreuve - ou une force. L'auteure esquisse cette piste dans Les oranges..., fortement inspiré de sa vie, et qui s'arrête au moment où l'héroïne, rejetée pour ses préférences amoureuses et sexuelles, quitte la maison. Elle la reprend et l'affirme dans Pourquoi être heureux..., en racontant au lecteur ce qui se passe après ce départ. Paradoxalement, dans l'autobiographie, on découvre encore plus de difficultés qu'on n'en avait perçues dans Les oranges..., mais aussi plus d'espoir, de détermination, de volonté d'être "heureuse". Précisons, pour que le titre soit clair, que c'est une phrase sortie de la bouche de la mère. Tout est dit !

Je dois dire que la lecture en a été encore plus laborieuse. Laborieuse, mais pas infructueuse. Il y a des phrases très marquantes, et une histoire très forte, évidemment. Un thème nouveau, par rapport aux Oranges..., apparaît, celui de la quête familiale : en effet, Jeanette a été adoptée (je n'en avais pas du tout le souvenir). Cette famille qui la rejette, ce n'est pas sa famille biologique. Toute une partie du récit est donc consacré à la recherche de ses véritables origines, ce qui s'inscrit évidemment dans cette question omniprésente de l'identité : familiale, biologique, sociale, sexuelle.

Mais laborieuse car l'écriture de Jeanette Winterson est très heurtée. Elle le reconnaît volontiers, à plusieurs reprises dans le livre, et avoue ne pas savoir faire autrement, et peut-être aussi ne pas vouloir, car cela colle à la façon dont elle a vécu : des heurts, pas de chemin tracé facile à suivre. Implicitement, elle demande donc à son lecteur de faire un effort, pour accéder au sens, à ce qu'elle veut transmettre. Je pense avoir réussi cet effort, puisque j'ai terminé la lecture et que j'en ai gardé un souvenir, mais en effet, ce ne fut pas facile.

Un livre exigeant, donc, à tous points de vue, mais plein de vérité et, surtout, de vie.

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