01 novembre 2017

Lois Lowry : Le fils

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Je parlais du Passeur il y a peu, pour "Science-fiction et contre-utopies en dix romans". Et j'avais plumé sur ce roman il y a longtemps

J'ai dorénavant lu ce que je croyais être le deuxième tome (erreur signalétique de ma médiathèque). En fait, il s'agit de la fin d'une tétralogie, commencée donc avec Le passeur en 1994, prolongée avec L'élue en 2000 et Messager en 2004. Mais, de fait, Le fils (paru en 2014) peut se lire directement après Le passeur - ce que j'ai fait donc. On y retrouve en effet, en tout cas dans la première partie du roman, la même société imaginaire dans laquelle l'auteure nous plongeait en 1994. Une société, rappelons-le, où chaque étape de la vie des habitants est réglée à l'avance, avec minutie, par un conseil de sages qui se veut bienveillant. A douze ans, chaque adolescent se voit donc attribuer son futur métier. Dans le premier tome, l'attribution de Jonas, le personnage principal, avait surpris tout le monde, car il était devenu le nouveau "passeur", un rôle joué par un seul individu, une fonction très mystérieuse. Je n'en dis pas plus évidemment, pour ceux qui ne connaissent pas encore ce best-seller de la littérature jeunesse. 

Dans Le fils, le personnage principal est Claire, et on lui a attribué le rôle de mère porteuse ; un métier certes indispensable car c'est la seule voie de procréation acceptée dans cette société, mais considérée comme légèrement honteuse et rabaissante. Claire accouche donc de son premier "produit" - c'est ainsi qu'on appelle les bébés - mais l'accouchement ne se passe pas comme il le devrait, et on lui ôte son attribution, pour la nommer dans une usine de biologie alimentaire, où on féconde des poissons ; ainsi, son destin est toujours lié aux naissances et à la reproduction de la vie. Seulement, très vite, Claire se rend bien compte qu'elle ne vit pas les choses de la même manière que les autres habitants : ils sont détachés de tout, n'éprouvent pas de sentiments forts, alors qu'elle-même est bouleversée par le fait d'avoir été séparée de son bébé. Elle cherche alors à le revoir, dans le centre où il est élevé avec les autres "produits". A partir de là, les événements vont s'enchaîner...

Je suis obligée de spoiler légèrement la suite : le roman est construit en trois parties. Ce que je viens de raconter ne concerne que la première. Dans les deuxième et troisième, on retrouve Claire dans des univers complètement différents : des villages qui semblent hors du temps, où les habitants vivent au rythme de la nature, bien loin de la société policée dans laquelle Claire a grandi. L'ambiance change totalement, et s'y ajoute des éléments qui touchent au merveilleux. J'ai trouvé cela un peu trop désordonné dans un premier temps ; je préférais que cette série reste dans cet univers d'anticipation, sans détail surnaturel. Et puis la narration fait son oeuvre, on s'attache bien sûr aux personnages, on suit le destin de Claire avec enthousiasme, et on ne lâche plus le livre jusqu'à la fin. 

Je dirais que ce dernier opus ne surpasse pas Le passeur, dans sa création d'un univers très particulier, mais le prolonge agréablement, et permet aussi d'en approfondir certains aspects. Et il y a bien sûr des croisements entre les deux histoires, qu'on découvre avec plaisir. On se surprend à penser "Ah, mais oui ! C'était comme ça dans Le passeur !"

Pour finir, j'ai découvert récemment (en lisant le psychothérapeute Christophe André, pour tout vous dire) que l'invention des fameuses pilules anti-sentiments (évoquées dans Le passeur, mais bien plus développées dans Le fils) est en fait l'héritage du Meilleur des mondes d'Aldous Huxley. L'auteur a en effet créé le soma, cette drogue qui efface les états d'âme dérangeants : 

« Le monde est stable, à présent. Les gens sont heureux ; ils obtiennent ce qu’ils veulent, ils ne veulent jamais ce qu’ils ne peuvent obtenir. Ils sont à l’aise ; ils sont en sécurité ; ils ne sont jamais malades ; ils n’ont pas peur de la mort ; ils sont dans une sereine ignorance des passions et de la vieillesse ; ils ne sont encombrés de nuls pères ni mères ; ils n’ont pas d’épouses, pas d’enfants, pas d’amants, au sujet desquels ils pourraient éprouver des émotions violentes ; ils sont conditionnés de telle sorte que, pratiquement, ils ne peuvent s’empêcher de se conduire comme ils le doivent. Et si par hasard quelque chose allait de travers, il y a le soma. »

Un beau roman jeunesse, donc, qui conduit le lecteur vers d'autres lectures et d'autres réflexions. 


14 octobre 2017

Antoine Dole : Naissance des coeurs de pierre

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Et revoici dans mes rayonnages l'un de mes auteurs favoris en littérature jeunesse : Antoine Dole, dont j'ai déjà beaucoup parlé sur le blog (voir la table des matières). 

Chaque sortie d'un de ses romans est en soi, pour moi, un événement ; celle-ci l'est encore plus car ce roman a reçu une mention spéciale lors du prix Vendredi. Un rapide mot sur ce tout nouveau prix littéraire, proposé par le Syndicat National de l'édition : un jury composé de journalistes et de deux écrivaines de renom, Marie Desplechin et Sophie Van Der Linden, une chouette sélection avec du Jean-François Chabas, Stéphane Servant, Anne-Laure Bondoux, ainsi qu'un premier roman, Colorado Train de Thibault Vermot, découvert par les éditions Sarbacane, et qui a d'ailleurs eu l'autre mention spéciale du jury. Le grand vainqueur a été le roman d'Anne-Laure Bondoux, L'aube sera grandiose. L'histoire d'une mère et d'une fille qui passent la nuit dans une cabane en solitaire. Décidément, la famille est à l'honneur en cette rentrée littéraire, comme en atteste la dernière Grande Librairie, qui accueillait les auteurs suivants pour leurs livres aux titres explicites : Christophe Honoré, Ton père, Saphia Azzedine, Sa mère (tout un programme !), Alexandre Jardin, Ma mère avait raison, ainsi que la fille de Desproges qui publie Desproges par Desproges aux éditions du Courroux. Une bien chouette émission, avec en plus Vincent Delerm au piano : à voir ou revoir sans attendre !

Si j'ai l'air d'avoir digressé quelque peu, n'en croyez rien : je parlais de famille, elle est au coeur de ce roman plutôt atypique dans la bibliographie d'Antoine Dole. Je le savais déjà touche-à-tout : capable des romans les plus violents, comme Laisse brûler ou K-cendres, comme de courts récits humoristiques à destination des plus jeunes, chez Actes Sud Junior ou aux éditions du Rouergue. Ici, c'est encore un nouveau genre qu'il explore, celui de la dystopie. Un genre prédominant dans la littérature jeunesse actuelle, comme le regrette un peu Sophie Van Der Linden, mais attention : Antoine Dole n'est jamais exactement là où on le pense être. Naissance des coeurs de pierre entremêle deux récits : l'un se déroulant dans un "Nouveau Monde" effrayant, où les enfants, à douze ans, doivent subir un traitement destiné à effacer les émotions, et l'autre dans notre monde bien connu (qui serait donc l'Ancien ?...), où une adolescente au trop plein d'émotions se prend d'amour pour un surveillant de son lycée. Et, finalement, plus qu'une simple contre-utopie, c'est un roman à clés, doublé d'un roman à chute, qui se révèle plus riche et plus profond qu'il n'y paraissait au premier abord. 

Je dois reconnaître en effet que j'ai été un peu circonspecte au début de ma lecture. Ce Nouveau Monde dans lequel vit Jeb, le premier personnage principal, me faisait diablement penser à l'univers des romans de Lois Lowry, dont je reparle très bientôt chez la petite Mu, car j'ai lu récemment Le Fils, dernier tome de la tétralogie entamée avec Le passeur. Des pilules qui effacent les émotions : du déjà vu. Et la manière d'écrire et de décrire cet univers et la façon dont Jeb cherche à s'en extraire ne me semblait guère originale. De même, l'histoire d'Aude, cette lycéenne hypersensible, me paraissait presque fade au regard de ces pages très dures mais très belles que j'avais déjà lues dans les romans les plus crus d'Antoine Dole sur l'adolescence, la jeunesse, les sentiments, les relations. 

Et puis le ton s'est infléchi peu à peu et j'ai retrouvé, justement, cette plume juste et forte que j'aime tant. Des romans qui mettent à l'honneur les émotions et leur pouvoir, de cette façon-là, il n'y en a finalement pas tant que ça. La réflexion est certes la même que chez Lois Lowry - un monde dénué d'émotions est-il vraiment souhaitable ? - mais ici l'écriture est plus ciselée, et on entre vraiment dans l'intériorité des personnages. Enfin, la chute (qui commence dès les premiers chapitres) m'a réellement surprise, et a apporté beaucoup d'authenticité et de vraisemblance aux deux histoires. 

De plus, comme cela m'arrive parfois, et me réjouit à chaque occurrence, cette lecture est entrée en parfaite résonance avec d'autres toutes récentes, ou avec des découvertes culturelles au sens plus large. J'ai parlé de ces romans de famille découverts chez la Grande Librairie (mais pas encore lus ; celui d'Honoré me tente beaucoup, ainsi que celui d'Isabelle Monnin, Mistral perdu ou les événements).  J'ai parlé aussi de Lois Lowry, car impossible de ne pas faire le rapprochement entre ces deux dystopies. Mais il se trouve que je viens aussi de finir la lecture des Etats d'âme de Christophe André, ce psychothérapeute adepte de la méditation en pleine conscience, entre autres. Une lecture non fictionnelle qui éclaire pleinement la réflexion sur les émotions menée par Antoine Dole à travers ces personnages d'adolescents qui refusent d'être anesthésiés. 

Une vie sans émotions, souhaitable ? Certainement pas, si elle nous prive du plaisir de dévorer de belles lectures comme celles-ci ! 

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14 juin 2017

Cécile Roumiguière et Fanny Ducassé : Dans le ventre de la terre

Dans le ventre de la Terre

Revoici la petite Mu avec un album de circonstance (une circonstance que je vous laisserai deviner tout seuls... bon, ce n'est pas bien compliqué !), découvert par hasard chez des amis. 

Moquez-vous si vous voulez, mais j'ai mis quelques pages avant de comprendre qu'il s'agissait d'un album sur la grossesse. Et quand ça a fait tilt, j'ai trouvé ça tellement beau et bien dit que j'en ai eu les larmes aux yeux (ah, non, ça, ce sont les hormones...). Tout en couleurs, tout en rondeurs, on suit l'histoire d'une vie qui naît et qui grandit dans le ventre de la mère. 

Un "chef-d'oeuvre d'orfèvrerie", écrivait-on dans Actualitté au mois d'octobre : l'expression est très juste. Les deux collaboratrices de cet album se sont bien trouvées : le dessin minutieux de Fanny Ducassé, tout en détails et arabesques,  porte à merveille les mots pleins de poésie de Cécile Roumiguière. 

L'idée est de faire imaginer et faire comprendre à un futur grand frère ou une future grande soeur ce qui est en train de se passer dans le ventre de sa mère, pourquoi il s'arrondit, pourquoi, au bout de neuf mois, le bébé veut sortir (la "grotte" est devenue trop petite)... Avec la bonne idée d'associer cela au cycle de la nature, aux transformations de la terre, pour en faire quelque chose de profondément "naturel". Le site Ricochet le conseille toutefois "à partir de 7 ans". Pour ma part, je l'ai lu avec une petite fille de quatre ans, qui m'a semblé aussi absorbée que par les autres histoires que nous avons feuilleté. Après, qu'en a-t-elle retenu, je ne saurais pas dire. Ce que je sais, c'est que moi, j'ai beaucoup, beaucoup aimé ! 

Un livre à mettre donc dans les mains des enfants, mais aussi des papas et des mamans ! 

 

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28 novembre 2015

Florence Hinckel, Hors de moi

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Une découverte de cet été.

Florence Hinckel est une auteure difficile à cerner tant ses romans jeunesse sont différents, à mes yeux. J'ai lu, d'abord, Zéro commentaire : forme originale, sujet délicat (la question du genre à l'adolescence). Narrativement, je m'étais un peu perdue, je n'avais pas plus accroché que ça. La fille qui dort : sujet encore plus inattendu (la narcolepsie), déception là aussi quant au personnage et au récit. En revanche, la science-fiction de Théa pour l'éternité m'avait davantage convaincue.

Ici, sujet pas inédit, mais qui reste fort, bien sûr : la grossesse à l'adolescence. Premier mérite du roman : attaquer ce sujet par l'angle de l'amour. Ben oui, c'est pas si évident, en fait. On parle de viol, de relation ratée, etc... Là, les premières pages l'annoncent clairement : l'héroïne est prise dans une passion, qui la surprend elle-même. Elle reste dans sa bulle depuis sa rencontre avec ce jeune homme, pendant les vacances d'été. Et l'histoire nous montre comment cette bulle va être attaquée, petit à petit, par la réalité qui s'impose.

Ce roman nous montre aussi à quel point, à l'adolescence, on peut être naïf. Un lecteur adulte, avec du recul, peut trouver cette naïveté un peu invraisemblable, à une époque où on a l'impression de tout savoir sur la sexualité et la contraception. Mais les adolescents, heureusement, rêvent encore. Et, malheureusement, leurs rêves les emportent parfois là où ils n'ont pas prévu d'aller.

Bref, c'est plutôt bien raconté, je pense que ce livre peut répondre à des questions difficiles, tout en dédramatisant certains choix et certaines décisions. J'ai vraiment aimé cette lecture.

 

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31 juillet 2013

Je vous salue Jennifer

Challenge Petit Bac 2013 : 1ère grille! : un prénom en catégorie bande dessinée 


Et j'enchaîne avec une deuxième bande dessinée que je viens aussi de finir. 

Cette fois-ci, pas de trouvaille forcée sur le thème "faut que je trouve un prénom pour le challenge". Juste une BD découverte totalement par hasard aux détours des rayons de la médiathèque. Un titre accrocheur, tout comme la quatrième de couv : "Que Marie se retrouve enceinte tout en restant vierge, on trouve cela parfaitement normal, et ce depuis de 2000 ans. Mais que Jennifer tombe enceinte sans jamais avoir connu de garçon, en 2008, et c'est une toute autre histoire qui voit le jour !" Du coup, cette histoire, j'ai bien envie de la lire. 

Donc, le sujet, c'est bien ça : une ado qui fait un malaise en plein cours, va à l'hôpital, où on la découvre enceinte. Mais elle affirme à tous ceux qui l'interrogent, médecin, parents, amis, que jamais elle n'a eu de rapport sexuel. 
Ça vous rappelle quelque chose ? Ben, oui, moi aussi : le début du roman d'Isabelle Pandazopoulos, La décision, n'est donc pas si novateur que ça. (Je précise que la BD est antérieure de quelques années). 
Cela dit, les ressemblances s'arrêtent à cette situation de départ. Les chemins suivis par les deux oeuvres sont ensuite très différents. Il ne s'agit pas pour Jennifer d'un déni de grossesse, mais bien d'une immaculée conception : le médecin qui l'examine confirme qu'elle est parfaitement vierge... mais parfaitement enceinte. 

Le début de l'album ainsi que les graphismes, qui (me) rappellent la série "Tendre banlieue" (peut-être pas tant que ça, mais ma culture BD étant limitée, c'est la référence qui m'est venue à l'esprit...), donnent à penser que l'on va lire une histoire d'adolescence, un parcours dévié par cette "anomalie", qui sera sans doute expliquée à la fin. Discussions entre amis, rébellion contre les parents... tout semble présent pour suivre cette direction. 
Mais... je n'avais pas vu, c'est écrit "tome 1" sur la couverture. Et puis, c'est quoi, cette histoire de médecin qui menace la famille de ressortir de vieux dossiers, et fait ainsi pression pour que Jennifer n'avorte pas et que, partant, l'équipe médicale puisse suivre cette grossesse mystérieuse de près ? 

En fait, dès la moitié de l'album, l'histoire bascule du côté de l'intrigue quasi policière. Dans l'interview à la fin de l'ouvrage, les deux auteurs le confirment : c'est bien d'un thriller qu'il s'agit. D'où les tomes ultérieurs... Un thriller qui va mêler secrets de famille, chasse à l'homme, destin d'adolescente, avec le spectre de la religion qui donne une couleur toute particulière à une histoire déjà assez inattendue. 

Pas un énorme coup de coeur (encore une histoire de type de graphisme que je n'ai jamais trop aimé), mais en tout cas une découverte prenante que j'ai envie de prolonger avec les tomes 2 et 3. A suivre, donc ! 

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08 juin 2013

Sans sucre, merci

Challenge Petit Bac 2013 : 1ère grille! : un aliment dans la catégorie littérature jeunesse

Allez, je vais profiter de ce billet pour me lancer dans une tâche assez gigantesque, mais nécessaire : vous parler de mon auteure préférée de littérature jeunesse, cette chère Marie-Aude Murail dont, décidément, depuis mes onze ans, je ne me suis toujours pas lassée. 

 Je l'ai découverte au collège, je crois, même si je n'en suis plus très sûre. Peut-être avant. Sans doute avant, même : j'ai le souvenir de Mon bébé à 210 francs, en collection Mouche : j'imagine avoir lu ça en primaire. Ah oui, et aussi les quatre histoires de Serge T. parues dans Je Bouquine, entre 1990 et 1997. A ce moment-là, je n'avais pas encore vraiment enregistré le nom de l'auteure. Mais une chose est sûre, j'étais tombée amoureuse, de manière plus ou moins consciente, d'une écriture. 

Puis j'ai découvert la collection Médium chez L'Ecole des Loisirs. Là encore, je ne sais plus qui est venu en premier : Baby-sitter blues (de la série des "Emilien") ou l'un des "Nils Hazard" (et dans ce cas-là, lequel ? L'assassin est au collège ?  Tête à rap ? Scénario catastrophe, je crois). Et, là, je suis devenue carrément accro. 

J'ai lu toute la série des "Nils Hazard", professeur d'université en étruscologie (si, si), qui se retrouve toujours fourré dans des histoires policières assez tordues. Pourtant, je ne pouvais guère m'identifier au personnage (un aventurier adulte, bien loin de ma personnalité d'adolescente), mais l'art de créer des personnages attachants est l'une des clés majeures de la réussite de Marie-Aude Murail. 

J'ai lu (presque) toute la série des "Emilien" : jeune ado préoccupé par ses relations avec sa mère qui l'élève seule, les prétendants qui tournent autour d'elle et qui ne sont pas toujours de son goût, les problèmes financiers en général (qu'ils soient minimes, comme le manque d'argent de poche, ou sérieux, comme la menace de saisie des meubles par l'huissier), et puis des problèmes sentimentaux en tout genre.
Il me manque encore des volumes (Le clocher d'Agball, sûr, et puis sans doute aussi Un séducteur-né dont je ne garde aucun souvenir), je viens juste de lire Sans sucre, merci, ce qui fait que j'accumule de manière totalement désordonnée les informations sur l'histoire d'Emilien et, surtout, de sa famille. Mais, comme quand je regarde une série, j'aime ce fonctionnement : je préfère presque découvrir les personnages en plein milieu de la saga, puis lire/voir les premiers épisodes pour comprendre d'où sortent certaines histoires, certains problèmes, certaines relations entre les personnages. Et ensuite, généralement, je me refais la série en entier du début à la fin. Ca me donne l'agréable sensation de ne jamais avoir totalement fini, même quand il n'y a malheureusement plus d'épisodes à attendre.
Je suis donc ravie de savoir qu'il me reste encore deux tomes à découvrir, puis la série à refaire, car je me suis vraiment attachée à cet Emilien. Pour dire un mot de Sans sucre, merci que je viens de finir, c'est un épisode qui a amplement comblé mes attentes : j'y ai découvert les débuts de la relation entre Sylvie (la mère d'Emilien) et Valentin (son oncle), la naissance de Justine (qui n'est pas la fille de Valentin, ce que je croyais initialement), et les prémices d'une réelle maturité chez Emilien. Il ne pense plus seulement à obtenir suffisamment d'argent de poche pour s'acheter la dernière chaîne hi-fi à la mode, comme dans le tout premier tome. Il a peur pour l'avenir de sa famille, car, comme dit précédemment, les huissiers rôdent, et sa mère, toute à sa grossesse, ne semble pas réaliser la gravité de la situation. Et, plus que jamais, Emilien a besoin d'un père, de quelqu'un qui les aiderait, sa mère et lui. La belle relation qui se noue entre Valentin et Emilien (et qui se prolonge dans le dernier tome, Nos amours ne vont pas si mal) me plaît beaucoup, car il y est question de transmission (notamment celle de la passion du dessin). 

Ensuite, j'ai lu les quelques romans publiés "hors série", dans la veine fantastique ou science fiction, toujours chez L'Ecole des Loisirs : Amour, vampire et loup-garou, Tom Lorient (peu de souvenirs de ces deux-là, je les ai aimés, mais sans plus), et Ma vie a changé. Ce dernier, je m'en souviens, m'avait laissé une très forte impression : j'avais eu l'impression de ressentir cet incroyable (au sens propre) amour entre une jeune femme (encore une mère célibataire avec son fils ado) et... un elfe. Oui, oui, un elfe. Moi qui, d'habitude, n'accroche pas du tout sur ce genre d'histoire d'amour invraisemblable, là, j'avais été emportée. Car, déjà, j'avais senti cette joie de vivre profonde et communicative que j'ai ensuite retrouvée dans plusieurs autres romans, parmi les plus forts de l'auteure. 

D'abord : Oh, boy !
Est-il nécessaire de le présenter, ce livre qui a obtenu tant de prix, chez des lecteurs de tout âge ? En fait, c'est surtout qu'il est impossible de résumer avec justesse une histoire aussi folle. Imaginez trois enfants, l'une "très belle mais très bête", deux "très moches mais très intelligents", l'aîné étant d'ailleurs surdoué (à quatorze ans, il passe son bac), qui perdent leur mère, suicidée au "Canard Vécé". Ils n'avaient déjà plus de père, alors il faut leur trouver une famille d'accueil. Ils pourraient aller chez Josiane, une vague demi-soeur, la quarantaine, qui rêve d'enfants sans pouvoir en avoir mais qui, si elle est d'accord pour adopter la petite Venise, véritable poupée blonde aux yeux bleus, n'est pas ravie à l'idée d'avoir aussi les deux autres. Oui, mais il n'est pas question de séparer la fratrie. C'est l'assistante sociale qui l'a dit. La solution serait-elle du côté de Barthélémy, demi-frère tout aussi inconnu jusque là des enfants ? Le problème, c'est que Bart a dix-neuf ans, une (homo)sexualité parfaitement assumée, les hommes se suivent chez lui mais ne se ressemblent pas, et jamais, jamais il n'a envisagé d'élever des enfants. Pour Siméon et ses soeurs, Morgane et Venise, vivre chez Bart, c'est plus fun que chez Josiane. Mais les choses ne sont pas simples, surtout quand une nouvelle terrible s'abat de nouveau sur Siméon et remet tout en question...
Avec tout ça, je n'ai encore rien dit sur tout ce qui fait l'extraordinaire réussite de ce roman : l'humour, les personnages, tous inoubliables, la multiplicité des thèmes abordés, et pas des plus faciles. Ce roman est une spirale émotive dont on ne sort que difficilement et qu'on relit beaucoup, tout au long de sa vie. C'était un pari fou de mettre tout ça dans un même livre, mais le pari a visiblement été réussi du point de vue des innombrables lecteurs. 

Ensuite, Simple
J'en ai déjà causé ici. Je vais en redire un mot parce que j'ai vu son adaptation télévisée sur France 2, il y a peu. Evidemment, elle ne rend absolument pas hommage (selon moi) à la magie du roman. Déjà, parce que, Simple, ce personnage hors du commun, handicapé mental (non ! "I-di-ot !"), n'est tout simplement pas représentable. Il est ce qu'on veut qu'il soit, dans notre tête de lecteur, et il n'a pas à en sortir, sous peine d'être forcément raté. Et puis, bien sûr, parce que l'humour trépidant, qui se lit à chaque page, voire à chaque ligne, sous la plume de l'écrivaine, se transforme en lourdeurs et platitudes dans la bouche des acteurs de la fiction télévisée. 

Il y a aussi Maïté coiffure, dans la même veine, ou comment un élève de troisième qui ne sait pas quoi faire de sa vie se retrouve en stage dans un salon de coiffure, et apprend à faire face à tous les clichés qui vont de pair avec cette situation. Lu il y a un petit moment, il faudrait que je le relise pour pouvoir en dire davantage. 

Et puis, Vive la république !, que j'ai plumé il y a peu. Une vraie pilule de bonheur, avec pas mal de démagogie, c'est vrai, mais... c'est de la fiction et ça fait du bien par où ça passe. 

Il en reste encore tellement : un autre Je Bouquine idéalement taillé pour adolescentes en mal d'aventure, La société secrète (dans lequel j'avais beaucoup aimé les références à la chanson de Goldman, "Sache que je...", très bien utilisée pour son discours sur les zones d'ombre de la relation amoureuse), Le tueur à la cravate, vrai bon roman policier, moins humoristique mais plus prenant que les "Nils Hazard"... 
Et encore bien d'autres que je n'ai pas lus. 

Alors, oui, il n'y a plus besoin de faire la réputation de cette écrivaine archi-(re)connue. Oui, il y a parfois dans ses propos de la démagogie pas toujours bien placée (voir les commentaires avisés de mes lecteurs à propos de De grandes espérances), et je ne suis pas toujours d'accord avec ses choix littéraires. Mais franchement, pour une écriture pareille, on ne boude pas son plaisir. S'il y a bien, pour moi, une écrivaine qui peut donner envie de lire aux enfants, c'est elle. 

NB : En 2013, un nouveau roman à paraître, sur le thème du théâtre : 3000 façons de dire je t'aime. J'ai très, très, très hâte ! 

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12 mai 2013

La décision

 Encore une fois, les chaudes recommandations qui m'avaient été faites à propos de ce roman, par plusieurs personnes différentes, ont créé chez moi trop d'attente : j'ai été déçue par rapport à ces attentes (de manière toutefois moins grande que pour le roman d'Hubert Ben Kemoun). 

Certes, outre ces recommandations, le thème m'avait attirée : à savoir, le déni de grossesse, qui plus est vécu par une adolescente. C'est sans nul doute un thème fort, qui permet d'en aborder d'autres de manière percutante, la question de la maternité, du passage à l'âge adulte, des relations aux autres. C'est aussi un thème qui véhicule beaucoup de mystère. D'abord, un mystère médical, scientifique, car c'est une situation qui est évidemment difficile à comprendre, et tout simplement à croire. Elle peut vite faire l'objet de récits ultra-médiatiques : j'ai d'ailleurs regardé, pile au milieu de ma lecture, un épisode de Toute une histoire, talk-show hautement culturel (mais j'aime bien Sophie Davant), sur ces mystères liés à la grossesse. J'ai ensuite appris que Sheryfa Luna (restons dans la Culture) avait vécu elle aussi un déni de grossesse, et bien sûr on trouve sur le net quantité d'articles faisant référence à ce sujet, et à la polémique qui avait apparemment entouré l'annonce de sa grossesse, jetant des doutes sur sa victoire à Popstars. 

Bref, ce n'est pas pour vous faire un dossier de presse sur les phénomènes télé que je vous dis tout ça, mais pour insister sur le fil conducteur qu'on retrouve dans le roman d'Isabelle Pandazopoulos : le mystère et le questionnement. Bien sûr, de manière beaucoup plus subtile que dans la presse people ou sur les plateaux de France 2. L'écrivaine a choisi de raconter l'histoire à travers différents points de vue : cela retarde évidemment le moment où nous lirons enfin la vraie version, celle de l'héroïne, Louise. Car, depuis son malaise en cours de maths, qui s'est terminé par un accouchement imprévu dans les toilettes du lycée, personne ne peut dire ce qu'il s'est passé. Les informations arrivent au compte-gouttes, et les questions affluent, inévitablement : qui est le père ? Pourquoi Louise n'en a-t-elle jamais à personne, ni ses parents, ni ses amis ? Et surtout : que va-t-elle faire à présent ? 

Ce qui est assez frustrant, c'est que, lorsque la parole est donnée à Louise, on n'en apprend guère plus. Mais, en même temps que je me faisais cette réflexion pendant ma lecture, je me rendais compte de sa naïveté : on ne peut être que bouleversé par un tel évènement, et il est extrêmement difficile de poser des mots cohérents sur les faits, et même sur les sentiments éprouvés. De ce point de vue-là, le roman respecte bien cette difficulté, le chaos qui règne dans l'esprit de la jeune fille. 

La deuxième moitié du roman change quelque peu de rythme. Louise décide de vivre dans un centre hospitalier où elle peut à la fois être aidée et avoir son bébé auprès d'elle. A partir de là, le roman suit deux types de voix, des voix qui cherchent leur voie (vous m'autoriserez bien cette facilité) : la première, c'est la voix de Louise, qui cherche à s'apprivoiser, et à savoir si, oui ou non, elle est prête à être mère. La deuxième, c'est celle, confuse, chorale, de ses amis : ils veulent comprendre, et en particulier Samuel. C'est alors la confrontation des points de vue, des micro-scènes, des flash-backs, qui permettent d'arriver peu à peu à la vérité. 

C'est clairement cette deuxième moitié que j'ai préférée, car elle est extrêmement riche : entre récit d'introspection adolescente, témoignage sur la difficulté d'être mère à dix-huit ans, et suspense digne d'un roman policier. Je ne dirai rien sur la fin (même sous la torture), mais elle révèle un autre sujet, fort, qui m'a presque plus touchée, finalement, que la question du déni de grossesse. 

En fait, ce qui m'a déçue, c'est peut-être l'écriture, que je n'ai pas trouvé tellement originale, par rapport à ce que je lis en ce moment en littérature jeunesse. Le roman à plusieurs voix, c'est même un trait récurrent dans mes dernières lectures (une nouvelle de La couleur de la rage, le roman Une putain de belle nuit, et jusqu'à un album qui m'a été présenté en formation, Une histoire à quatre voix). Le ton adopté pour faire parler les lycéens n'était pas toujours convaincant à mes yeux, je le trouvais un peu léger par rapport au sujet. C'est donc bien la fin du roman qui a compensé toutes ces choses-là. 

Une lecture qui pourra être prolongée par l'autobiographie de Sheryfa Luna, T'étais déjà là mon fils, mais...

 

PS : Une plaisanterie se cache dans ce billet, saurez-vous la retrouver ?...

 

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18 avril 2013

Tarja

Pour présenter ce livre, on ne peut s'empêcher d'en donner les premiers mots : "Au collège, sans prétention, j'ai une sacrée réputation : ils disent tous que je suis une salope."

Voici donc le troisième Sciarini que je lis cette année. Les mécanismes d'accroche, sur moi, fonctionnent bien : j'apprécie la référence musicale de cette première phrase (j'ai compris que la musique était très importante pour cet auteur et, donc, pour ses personnages), j'aime la rupture de registre, le basculement vers la réalité brute et crue ; et la couverture me plaît également, dans ce mélange d'innocence et de noirceur. Pari d'éditeur et d'auteur réussi. Voyons maintenant l'histoire.

Je découvre un personnage presque encore plus torturé que les précédents, si c'est possible : une adolescente dont la réputation "tourne" sur les réseaux sociaux. Elle est devenue une star, elle a son groupe sur Facebook : "Si toi aussi tu penses que Tarja est une salope." Sa sexualité s'affiche donc au grand jour, et elle en porte aussi les conséquences en elle : elle est enceinte. De son professeur de lettres. Qui, bien entendu, ne veut plus d'elle, et encore moins de leur enfant. Elle va donc s'éloigner et tenter de se reconstruire, de se rapprocher d'elle-même et surtout de cet enfant à venir. 

Tout cela est très noir. D'autant plus que Tarja porte aussi en elle la mort de sa meilleure amie, un traumatisme lourd à porter. Tout le roman est donc une histoire de mort et de vie. Avec la balance qui penche du côté de la vie : Jean-Noël Sciarini ne laisse jamais ses lecteurs s'enfermer dans le marasme ou la morbidité. 

J'ai toujours un peu de mal avec ce style très tourmenté, avec ces nombreuses digressions, cette manière de raconter extrêmement labyrinthique. Je continue de penser qu'on pourrait arriver aux mêmes effets par d'autres voies littéraires. Mais je comprends ce que l'auteur cherche à nous dire, et je dois reconnaître qu'il n'a pas peur de s'attaquer à des sujets forts et pourtant terriblement actuels et vrais. 


 

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24 octobre 2011

Slam

"Donc, ce soir-là, j'évoluais dans la Cuvette, et il y avait Rabbit et.. Comme je l'ai dit, Rabbit est pas exactement un cerveau, mais n'empêche. Voilà ce qu'il a dit.
"Yo, Sam", il a dit.
Je vous ai informés que mon nom était Sam ? Bon, maintenant, vous savez.
"Ouais ?
- Comment ça va, mec ?
- Ca va.
- Bon. Eh, Sam. Je sais ce que je voulais te demander. Tu connais ta mère ?"
Vous voyez ce que je voulais dire, rapport au côté un peu con de Rabbit ? Oui, je lui ai répondu. Oui, je connaissais ma mère." 

[Je classe ce roman en littérature jeunesse, ce qui a été le choix de certains éditeurs ; pas pour 10/18, cependant, qui le publie au milieu de romans "adultes". Et c'est vrai que la limite est mince.]

A préciser d'entrée : ce n'est pas un roman sur les gens qui font comme de la poésie à l'oral, sauf que ce n'est pas tout à fait de la poésie, et puis normalement y'a pas de musique même si Grand Corps Malade il en met souvent. Ce n'est pas non plus un roman sur les gens qui sautent sur d'autres gens en concert (même si là, il y a déjà plus de rapport).  Un "slam", ici, c'est une figure ratée en skate-board, une grosse gamelle. Et si Sam, le héros, assure pas mal en skate, dans la vie, les slams se suivent et se ressemblent parfois. Le pire slam de sa vie : avoir mis enceinte sa copine alors qu'ils sont encore tous deux lycéens. 
A priori, le style, très oral, relâché - celui d'un adolescent, mais d'un adolescent mis en mots par un écrivain, tout de même, ce qui fait toute la différence... je suis assez bien placée pour le savoir - n'aurait pas dû me plaire ; plus exactement, ce n'est pas de ce style-là que j'avais envie à ce moment-là. Mais, je dois l'avouer, j'ai été très vite happée par l'histoire, qui n'a pourtant rien d'exceptionnel, mais qui contient juste ce qu'il faut de rebondissements (notamment les sauts dans le futur) pour que le lecteur n'ait jamais le temps de s'ennuyer. Et puis j'ai franchement ri à certains passages. N'ayant pas lu d'autres romans de cet auteur, je ne pourrais pas dire si je trouve ce "roman pour ados" moins bon que les autres de Hornby (comme tendent à le dire les critiques que j'ai pu lire ici et là), mais il reste que je me suis vraiment attachée aux personnages, que j'ai lu leur histoire avec plaisir, et que je tendrais volontiers ce roman à mes (grands) élèves et à mes (éventuels) enfants.