10 novembre 2017

Sylvain Tesson : Berezina

P1030574

Ah, Sylvain Tesson ! Découvert il y a quelques années dans une émission spéciale de La Grande Librairie (oui, bon, vous allez croire que j'ai des actions à France 5 à force de vous parler de cette émission, mais c'est ainsi !) où il avait lu, en guise de livre préféré, des aphorismes d'un auteur que j'ai été incapable de retrouver malgré mes recherches. Un choix qui détonait parmi les autres propositions, et qui m'avait donné envie de découvrir le personnage. Ma première rencontre avec son écriture a été Dans les forêts de Sibérie, et ce fut un éclair. L'écrivain de la nature et de la culture entrelacées, désormais, pour moi, ce fut lui. J'ai ensuite essayé des nouvelles, S'abandonner à vivre : moins convaincue. Abandonnées en cours de route. Puis j'ai renoué avec sa magie avec Sur les chemins noirs, après avoir découvert (chez Yann Barthès cette fois ! Je varie les plaisirs télévisés !) qu'il avait connu un terrible accident, le privant temporairement de ses jambes. Et comme Sylvain Tesson ne fait jamais rien comme tout le monde, en guise de rééducation, il a traversé la France sur des chemins oubliés. Ben oui. Et ça donne aussi un livre génial. Je ne me suis pas encore procuré son journal, Une très légère oscillation, mais j'ai hâte, j'ai hâte ! Et puis il y en a tellement d'autres que j'aimerais découvrir... 

Aujourd'hui, c'est de son avant-avant-dernier récit de voyage (avant les Chemins noirs et le journal, donc) que je veux vous parler. Vous le savez déjà si vous avez parcouru régulièrement les colonnes de ce blog, j'aime les pays froids, leur neige, leurs grands espaces. Il était donc logique qu'après avoir séjourné au bord du lac Baïkal avec Tesson, je l'accompagne sur la route de la retraite de Russie. Encore un projet original conçu dans cet esprit atypique : rouler sur les traces de Napoléon, dans son retour de Moscou à Paris. Tesson, lui, le fait en side-car (un Oural, bien sûr), avec quelques amis, des Français et des Russes. Cette fois-ci, c'est un dialogue entre le présent et le passé, le voyage intérieur et le voyage lu, l'Histoire et la géographie, que nous livre Tesson. Il y a bien sûr des lectures dont il nous livre de nombreuses citations, mais leurs auteurs ne sont pas des écrivains de Littérature, mais des compagnons de voyage de Napoléon, notamment son grand écuyer Caulaincourt. Et j'avoue que, moi qui ne suis pas une grande lectrice d'essais historiques (exception faite pour certains sur la période médiévale qui me passionne), j'ai pris plaisir à plonger dans les détails les plus précis de ce célèbre échec de l'Empereur. Evidemment, cela permet à Sylvain Tesson de nombreuses réflexions sur le choc des cultures (les Russes face aux Français), l'humanité et l'animalité (il y a de très belles pages notamment sur le sort réservé aux chevaux pendant les batailles), et le pouvoir du voyage sur la méditation : 

"J'en étais persuadé : le mouvement encourage la méditation. La preuve : les voyageurs ont toujours davantage d'idées au retour qu'au départ. Il les ont saisies, chemin faisant. Leurs amis en font d'ailleurs les frais, cela s'appelle les récits de mon voyage. [...] Quand on se "branle" (selon l'expression de Montaigne pour désigner le voyage), l'échauffement du corps produirait de l'énergie spirituelle et contribuerait au jaillissement des idées."

Oui, parce que, cette fois-ci (contrairement aux Forêts), j'ai pensé à prendre des notes ! Indispensable pour retrouver ce style inimitable, mêlant réflexion, culture (Tesson serait-il plus cultivé que la moyenne ?...) et humour décapant. Allez, je vous propose d'autres morceaux choisis. Pour sourire, et s'instruire en même temps : 

"En Russie, on compte en grammes l'alcool que l'on boit. Un petit verre : 50 grammes. Un gros verre : 100 grammes. Une matinée bousillée : 500 grammes."

"[Le Mal napoléonien] Titre du brillant (mais sujet à débat) livre de Lionel Jospin [...], lequel partage avec l'Empereur le fait d'avoir raté une campagne."

Pour réfléchir : 

"Un haut lieu, c'est un arpent de géographie fécondé par les larmes de l'Histoire, un morceau de territoire sacralisé par une geste, maudit par une tragédie, un terrain qui, par-delà les siècles, continue d'irradier l'écho des souffrances tues ou des gloires passées. C'est un paysage béni par les larmes et le sang."

Et pour la beauté de la formule : 

"La lumière de l'été, brouillée par la vapeur, allaitait jour et nuit les côtes de Baffin."

Sylvain Tesson, c'est tout ça à la fois, et bien plus encore. Ses livres, il faut les dévorer et les savourer en même temps - difficile exercice. Ils sont toujours trop courts, mais laissent une saveur bien au-delà de la dernière page. Un bien grand auteur, qui semble avoir tout compris à l'écriture. Si avec ça vous ne vous lancez pas !... 

Posté par lapetitemu à 15:32 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,


05 octobre 2017

Envie de replay ?

Comme j'ai "un peu" de temps en ce moment, je regarde ou écoute des replays d'émissions piochées un peu à droite à gauche, ne les suivant pas régulièrement d'habitude. 

Par exemple, l'avant-avant dernier épisode de La Grande Librairie, avec pour thème l"histoire et la manière dont on peut la raconter : 

Vignette Grande Librairie du 28 septembre

J'achète rarement de livres neufs, du coup je rate souvent les rentrées littéraires, mais là, j'ai craqué (ça doit être les hormones, hein) : je devrais recevoir le Marc Dugain d'ici une semaine (avec le dernier d'Antoine Dole conseillé par Arty ! Merci !). 

Puis, sur France Inter cette fois, un documentaire bien monté sur la saga Star Wars, avec un dialogue fictif entre Lucas lui-même et une jeune scénariste de documentaires radiophoniques, des reconstitutions d'archives, et l'interview d'un spécialiste de l'histoire américaine, Thomas Snégaroff : 

Vignette France Inter Star Wars

Le livre de Snégaroff m'intéresse beaucoup, mais il est en cours de réédition : l'ancienne version est indisponible et l'autre pas encore non plus (et, au passage, l'ouvrage passe de 20 à 30€ - certes, car il s'enrichit d'illustrations, si j'ai bien compris, mais quand même...). 

J'ai aussi écouté des choses sur Maria Montessori, sur la méditation en pleine conscience : à découvrir dans mes dossiers Pearltrees

C'est bien d'avoir le temps...

08 août 2016

Semaine de la BD, #1 : Riad Sattouf, L'arabe du futur

P1030078

 

Pour cette semaine de la BD chez la petite Mu, le principe sera le suivant : découvrir des auteurs, des séries ou des genres que la petite Mu est la dernière - ou presque - à découvrir. 

En effet, les deux premiers tomes de l'autobiographie dessinée et racontée par Riad Sattouf ne datent pas d'aujourd'hui : le premier tome, paru en 2014, a remporté le Fauve d'or au festival d'Angoulême de 2015, et le deuxième tome est sorti dans la foulée en juin 2015. Mais il n'est jamais trop tard pour bien faire : à défaut, donc, de vous apprendre qui est cet auteur et de quoi parle cette bande dessinée, je me contenterai de vous livrer mes impressions sur un phénomène déjà connu. 

Je suis plutôt bonne cliente pour les autobiographies en bande dessinée. Qu'elles s'inscrivent dans un cadre historique, comme Persepolis, Couleur de peau : miel, Deuxième génération, ou pas du tout, comme Fraise et chocolatj'aime lire des récits de vie, voir le regard qu'un auteur porte sur lui-même, et, qui plus est en BD, un regard au sens propre : comment cet auteur illustrateur voit-il son propre corps, comment se le représente-t-il dans l'espace et le temps ? Je partais donc assez convaincue d'avance, avec, en outre, l'envie d'en apprendre davantage sur l'histoire du Moyen Orient, vue de l'intérieur. 

Je suis sortie de ma lecture un peu noyée sous le flot d'informations. C'est, parfois, je trouve, l'écueil de ces autobiographies dessinées. Le genre de la BD appelle la vivacité, exige de ramasser des morceaux entiers en une case efficace, tant par le dessin que par le texte. Dans une bonne BD, l'histoire se joue presque autant entre les cases que dans ce qui est dessiné. Or, quand on entre dans un univers qu'on ne connaît pas, ou mal, il est difficile de lire entre les lignes. J'ai eu parfois l'impression de passer à côté de faits qui devaient être évidents à Riad, enfant et adulte. Cependant, là où le pari est gagné, c'est que cette lecture donne envie d'aller chercher des précisions ou des compléments sur les faits historiques ou sociologiques abordés dans cette BD. 

De même, la BD n'étant pas spontanément un genre se prêtant aux développements ou à l'analyse, Saatouf prend le parti, justement, de ne jamais prendre parti. Les comportements de ses parents - le père et son admiration aveugle du "socialisme arabe", la mère et ses quelques coups de colère comme des coups d'épée dans l'eau - sont déstabilisants, et parfois clairement choquants. Mais aucun jugement de valeur n'est proféré par le narrateur. Dans le deuxième tome, le petit Riad qui grandit se laisse aller à exprimer davantage d'émotions : une "incroyable envie de pleurer" quand son père l'emmène chasser les moineaux, une peur bleue de l'école syrienne et de sa terrible maîtresse. Certainement que le choix d'une certaine distance vient d'une volonté de réalisme : il est toujours difficile pour un enfant - à la fin du tome 2, Riad n'a jamais que sept ans - de mettre des mots sur ses sentiments. En cela, la narration est très naturelle, car elle restitue par images des scènes que l'enfant a mémorisées, sans pour autant les avoir analysées. Finalement, il en est de même dans Persepolis, où Marjane Satrapi cherche bien à montrer à quel point il est difficile de poser un regard critique sur des lieux, des gens, des habitudes qui ont rythmé son enfance. 

Peut-être que le tome 3 (à paraître le 6 octobre) introduira peu à peu un regard plus critique ? A moins que ce parti pris de distance soit maintenu tout au long des cinq tomes annoncés ? Je reste en tout cas quelque peu sur ma faim, et j'aurai certainement besoin de relectures pour apprécier davantage cet énorme succès de la bande dessinée. 

Posté par lapetitemu à 08:00 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , ,

01 août 2016

Semaine des couleurs, #1 : Michel Pastoureau, Pierre n'a plus peur du noir

 P1030117

Cette toute récente parution des éditions Privat m'a forcément interpellée puisqu'il s'agit du premier livre pour enfants de Michel Pastoureau, cet historien dont j'apprécie beaucoup les ouvrages. Grâce à lui, j'en sais plus sur l'ours, mais aussi sur le bleu et sur le noir. En effet, l'une des spécialités de Michel Pastoureau est l'histoire et la symbolique des couleurs. Pas étonnant, donc, que sa collaboration avec Laurence Le Chau, s'intéresse donc au noir, et aux pouvoirs très ambivalents que cette couleur peut avoir, notamment chez les enfants.

L'histoire se veut pédagogique. Alors, forcément, d'une situation très classique dans la littérature pour les plus jeunes, à savoir la nuit et la peur du noir, on en vient aux interventions des adultes, de la maîtresse qui raconte l'histoire de Barbe bleue au grand-père qui fait observer les reflets dans les plumes du corbeau, en passant par le père qui emmène le petit Pierre admirer les nuances des tableaux de Soulages. Toutes ces situations sont guidées, voire un peu forcées par l'objectif de cet album ; les oeuvres de Pierre Soulages ne sont pas forcément les premières qu'on fait voir à un enfant. On sent qu'il s'agit d'un album didactique, où chaque collaborateur cherche à glisser ses convictions, comme la petite phrase "Pierre voudrait passer son doigt sur la surface d'un des tableaux pour sentir les raies, les creux et les bosses, mais il ne le fait pas car il sait bien qu'ici, au musée, il est interdit de toucher les oeuvres".

Mais l'objectif est intéressant : c'est le même que dans l'essai "pour adultes", à savoir amener l'observateur néophyte à percevoir la richesse, dans tous les sens du terme, de cette couleur qui n'en a pas toujours été une. Les illustrations jouent un rôle primordial dans cet objectif : le noir y est éclatant, dans de grands aplats d'encre, mis en valeur par d'autres touches colorées. Le portrait de Barbe bleue est superbe : 

P1030122 (2)

 

Le noir, Laurence Le Chau connaît bien : elle a réalisé un livret pour les éditions du Musée Soulages, retraçant l'exposition Pierre Soulages à Beaubourg, en 2009 : on peut voir certains des dessins sur son premier blog. Par la suite, cette illustratrice s'est lancée dans une activité plutôt originale : le croquis de mariage. Elle y consacre un deuxième blog

Un album au but résolument didactique, mais qui reste une source de découvertes, visuelles et culturelles, pour petits et grands. 

Auteur : Michel Pastoureau
Illustratrice : Laurence Le Chau
Editions Privat
2016

Posté par lapetitemu à 08:00 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,

10 juillet 2016

John Agard : Je m'appelle livre et je vais vous raconter mon histoire

Je m'appelle livre

Voici un livre documentaire plutôt original dans sa présentation et sa conception. Documentaire, car il s'agit bien d'une histoire du livre, comme il en existe beaucoup et comme j'aime en lire en ce moment. Mais c'est bien une histoire "racontée" qu'on va lire, adressée à un public jeune, mais non dépourvue d'intérêt pour des lecteurs plus grands.

Le livre prend donc la parole et raconte ses nombreuses évolutions, de l'époque sumérienne à l'ère de l'électronique. Original donc par ce choix d'écriture, narration à la première personne, qui impliquera nécessairement davantage les moins habitués aux lectures documentaires. Mais original aussi par ce qu'on voit en tournant les pages. Regardez par vous-mêmes, puisque Nathan a cette bonne idée de proposer un feuilletage en ligne : http://www.nathan.fr/feuilletage/?isbn=9782092556757. Une typographie inventive et variée, des illustrations sobres, modernes et atemporelles en même temps, des citations venues d'hier et aujourd'hui : on lit du Lao-Tseu, mais aussi des auto-citations, si je puis dire, de John Agard lui-même, et de sa femme, Grace Nichols, tous deux étant poètes. Enfin, les informations y sont précises. Les questionnements liés au livre électronique, notamment, ne sont pas oubliés, ni traités de manière rigide.

C'est un beau livre, sous tous les angles, que j'ai trouvé très agréable à lire, et que je conseillerais volontiers aux jeunes lecteurs. Une très chouette découverte que j'ajoute à la liste des histoires du livre que j'aime : celle de Bruno Blasselle (les petits Découvertes Gallimard), celle de Roger Chartier (Le livre en révolutions), et la superbe exposition virtuelle de la Bnf.

Posté par lapetitemu à 08:00 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,


12 mai 2016

L'art de la dédicace

P1030004

A l’ère des salons et autres fêtes du livre, connaissez-vous l’histoire de la dédicace ?

 L’étymologie est en elle-même toute une histoire. Dédier ou effectuer une dédicace, à l’origine, signifie « consacrer au culte divin, mettre [une église, un autel] sous l’invocation d’un saint ». Le verbe latin dedicare vient en effet du vocabulaire religieux et se traduit par « consacrer ». La « dédicace » en tant que nom commun devient ensuite la consécration d’un monument à un personnage, puis la trace écrite liée à cette consécration, et, enfin, en 1613, l’ « hommage qu’un auteur fait de son œuvre à quelqu’un par une inscription imprimée en tête de l’ouvrage ». Le verbe, lui, n’apparaît qu’en 1836. Il fixe définitivement l’entrée de cette famille de mots dans le vocabulaire de l’art et la littérature. 

Comment est-on passé d’un geste religieux aux longues files d’attente devant le stand de Fabrice Luchini ou de Manuel Valls ? Vous allez le comprendre facilement. Roger Chartier, dans son excellent Le livre en révolutions, nous explique qu’au XVIIe siècle, une dédicace est « le geste qui marque [l’]entrée [de l’auteur] en clientèle, ou dans les liens du patronage. » Plus clairement, au XVIIe siècle, un auteur qui veut vivre de sa plume mais n’a pas de fortune personnelle  doit se mettre sous la protection d’un patron. Le plus souvent, il s’agit d’une personne illustre : un ministre, un prince, un souverain. Alors, il s’agit surtout d’un échange de bons procédés : je te « consacre » mon livre, tu assures ma survie.  

C’est pour cela que les dédicaces qu’on trouve alors dans les œuvres sont autrement plus conséquentes que le simple « A Emmanuelle », de Fabrice Luchini. La postérité donne à certaines le statut de véritables oeuvres de littérature : présentes pour éclairer le livre qui va suivre, elles deviennent des manifestes artistiques, des textes à étudier. L'exemple le plus célèbre est la dédicace "A Monseigneur le Dauphin", de Jean de La Fontaine : 

"Je chante les héros dont Esope est le père, 
Troupe de qui l'histoire, encor que mensongère, 
Contient des vérités qui servent de leçons. 
Tout parle en mon ouvrage et même les poissons. 
Ce qu'ils disent s'adresse à tous tant que nous sommes; 
Je me sers d'animaux pour instruire les hommes. 
Illustre rejeton d'un prince aimé des cieux, 
Sur qui le monde entier a maintenant les yeux, 
Et qui faisant fléchir les plus superbes têtes, 
Comptera désormais ses jours par ses conquêtes,
Quelque autre te dira d'une plus forte voix 
Les faits de tes aïeux et les vertus des rois. 
Je vais t'entretenir de moindres aventures, 
Te tracer en ces vers de légères peintures; 
Et si de t'agréer je n'emporte le prix, 
J'aurai du moins l'honneur de l'avoir entrepris." 
La Fontaine se place ainsi sous le patronat des auteurs antiques et rappelle la fonction de l'apologue et de la fable : plaire et instruire. Derrière ces "moindres aventures", ces "modestes peintures", se cachent évidemment "des vérités qui servent de leçons". Tout cela, c'est la partie qu'on étudie en cours de littérature, ce que l'on retient du texte. Mais observez un peu les vers consacrés, au sens propre du terme, au dauphin, Louis de France, fils de Louis XIV, à qui s'adresse La Fontaine : vocabulaire hyperbolique, posture de modestie, d'infériorité, voire de supplication du poète à l'égard du prince, inscription du personnage dans l'Histoire, au même titre que les Fables s'inscrivent dans une histoire littéraire. En voilà un exemple de dédicace qui remplit sa mission tout en traversant les siècles ! 
Même époque, autre genre littéraire : les Contes de Perrault. Qu'ils soient "de ma mère l'Oye", ou "du temps passé", selon les différents titres qui ont été donnés au recueil, ils sont introduits par une dédicace à "Mademoiselle" : Elisabeth Charlotte d'Orléans, petite nièce de Louis XIV. L'écriture même de cette dédicace est une énigme : elle est signée non pas par Charles mais par son fils Pierre Darmancourt, âgé de dix-sept ans à ce moment-là, car c'est à lui qu'on prête l'écriture des contes en prose en 1695. C'est même un argument utilisé dès la première phrase de la dédicace : 
"On ne trouvera pas étrange qu'un Enfant ait pris plaisir à composer les Contes de ce Recueil, mais on s'étonnera qu'il ait eu la hardiesse de vous les présenter. Cependant, Mademoiselle, quelque disproportion qu'il y ait entre la simplicité de ces Récits, et les lumières de votre esprit, si on examine bien ces Contes, on verra que je ne suis pas aussi blâmable que je le parais d'abord. Ils renferment tous une Morale très sensée, et qui se découvre plus ou moins, selon le degré de pénétration de ceux qui les lisent [...]. 

Tout l'art de la dédicace est présent là encore : plaidoyer pour une littérature à double niveau d'interprétation, et flatterie de la personne consacrée, qui aura l'intelligence nécessaire pour accéder au degré le plus profond. 

Mystification littéraire, textes à rallonge : rien de tout cela n'est possible aujourd'hui, alors que les dédicaces se font à la chaîne sur une table envahie par les exemplaires imprimés. Je salue réellement la patience et la sympathie des auteurs qui prennent le temps d'échanger quelques mots avec leurs lecteurs et d'inscrire des remarques personnalisées. Pour l'anecdote, quand j'avais quinze ans, toute excitée de pouvoir rencontrer Christian Grenier au festival Sang d'encre, à Vienne, je lui ai apporté les six livres que je possédais de lui. Eh bien, je vous assure, il me les a tous dédicacés, et tous de manière différente ! Chapeau, l'artiste ! 

Il reste les dédicaces d'illustrateurs et dessinateurs, aujourd'hui, pour voir s'ajouter à l'ouvrage existant une véritable oeuvre d'art originale. Certains se déplacent avec pinceaux, encres, couleurs, et on ne regrette pas de s'être déplacé. Ces séances laissent des souvenirs aux lecteurs... mais aussi aux dessinateurs, comme on peut le lire dans ce florilège de témoignages récoltés par Le Parisien. Moins drôle, en 2010, la colère des auteurs de BD constatant que les lecteurs, sitôt rentrés de la séance de dédicaces, s'empressent de mettre en vente leurs dessins, inédits, forcément. 

En tout cas, au cas où vous vous posiez la question, Charlotte n'a pas réussi à devenir invisible, comme le lui souhaitait Eric Boisset. Sans doute n'a-t-elle pas bien suivi les instructions du Grimoire d'Arkandias. Dommage... mais, au moins, elle a eu son dessin.

Posté par lapetitemu à 08:00 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , ,

11 avril 2016

Musée de l'imprimerie et de la communication graphique, Lyon

Voici un lieu très chouette pour tous ceux qui aiment l'histoire, ou les livres, ou le graphisme, ou les grosses machines en bois, parce qu'il y a un peu tout ça au 13 rue de la Poulaillerie, à Lyon.

L'Histoire, elle apparaît jusque dans le bâtiment : ses pierres, sa ravissante cour intérieure, ses jolis parquets, tout cela date du XVe siècle. L'Hôtel de la Couronne est passé de propriétaire en propriétaire, jusqu'à devenir le Musée de l'imprimerie et de la banque en 1964. Les collections liées à la banque sont supprimées dans les années 1990, et le musée se spécialise dans l'histoire de l'imprimerie, du document imprimé.

Bien sûr, c'est le livre qui est à l'honneur. De mon côté, je peux passer des heures à baver devant les nombreux ouvrages originaux, Rabelais, Marot, Virgile, leurs particularités typographiques, les ajouts manuscrits, les enluminures... Ici, la Bible polyglotte imprimée par Christophe Plantin entre 1569 et 1572, prouesse typographique mêlant différentes langues (hébreu, syriaque, grec, latin) et différents caractères d'imprimerie. Ces grandes pages valent le coût d'être vues en vrai : c'est très impressionnant.

DSC_0630

Rappelons que l'invention de l'imprimerie n'a pas pour autant fait disparaître totalement le livre manuscrit : les deux modes de publication ont longtemps coexisté, et les techniques utilisées pour les illustrations ont été nombreuses. C'est tout cela qu'on peut voir dans les salles du musée, mais pas seulement. En avançant dans la visite, qui s'effectue selon un parcours chronologique, on tombe sur des documents de plus en plus variés. Des curiosités, comme ce menu du dernier banquet du président Sadi-Carnot juste avant son assassinat :

DSC_0638

Une grande part consacrée à la presse, du XIXe siècle à nos jours :

DSC_0636       DSC_0643

Et des objets que nos enfants ne reconnaîtraient déjà plus :

DSC_0644

Le musée propose régulièrement des expositions sur des illustrateurs, des typographes, des affichistes... Des animations existent évidemment pour les plus jeunes, qui ont beaucoup de succès, et pas qu'auprès des enfants ! En une ou deux heures de visite, tout le monde en aura pour son compte. Enfin, l'association des amis du Musée organise des conférences et des écoles d'été. Je ne saurais que trop vous recommander d'y faire un tour, en profitant des occasions de visite gratuite (nuit des Musées, journées du Patrimoine, week-end Télérama...) ou en dehors de ces périodes si vous préférez visiter dans le calme.

 

Posté par lapetitemu à 14:57 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,

13 août 2014

Michel Pastoureau : L'ours. Histoire d'un roi déchu

Une lecture inattendue ; l'envie m'en est venue après avoir fini Noir, deuxième opus en poche de l'histoire des couleurs de Michel Pastoureau. D'abord, j'ai voulu retrouver l'écriture pointue et efficace de ce médiéviste spécialiste de l'histoire des symboles. Ce genre d'Histoire-là m'intéresse fortement, sans que je m'y connaisse plus que ça : or ses ouvrages sont truffés d'anecdotes et de références qui permettent d'en savoir beaucoup plus en très peu de temps. Michel Pastoureau est l'auteur d'un nombre important d'essais facilement disponibles en librairie ou en médiathèque : j'ai de la lecture devant moi. Mais pourquoi l'ours ? Parce que les quelques lignes que j'ai pu lire sur la place de l'ours brun dans la société médiévale et sur les légendes narrant des relations sexuelles entre ours et humains m'ont accrochée, et m'ont fourni un nouveau thème de prédilection, qui s'avère bien plus vaste que je ne le pensais. 

Bon ; ça, c'est pour moi. Mais pour Michel Pastoureau, la question est la même : pourquoi l'ours ? Il faut savoir que sa thèse a porté sur le bestiaire héraldique du Moyen Âge. Il a donc nécessairement été amené à réfléchir sur les symboles véhiculés par les animaux que l'on connaît à l'époque, et surtout sur l'évolution du regard porté sur ces animaux. Et le cas de l'ours se révèle exemplaire.

Je ne tracerai ici que les grandes lignes de ce qu'on retrouve dans l'ouvrage de l'historien. Si l'on devait n'en retenir qu'une chose, c'est le titre qui ne peut pas être plus clair : l'ours fut bel et bien, à une certaine époque, le "roi des animaux", et n'a été détrôné par le lion qu'au tournant des XIIe et XIIIe siècles de notre ère. La prédominance de l'ours comme héros, roi, quasi dieu, vient du Nord : de nombreuses légendes scandinaves, germaniques, mais aussi celtes, donnent à cet animal un rôle central. Et d'ailleurs, saviez-vous qu'Arthur lui-même doit son nom au moyen gallois arth, qui signifie "ours" ? Mais, à mesure que la religion chrétienne se développe, que certains éléments associés à l'ours (comme sa couleur noire) perdent de leur valeur positive, et, surtout, que l'on découvre à quel point, scientifiquement, l'ours est proche de l'homme, l'animal autrefois admiré, respecté, voire vénéré, devient méprisé, ridiculisé, diabolisé. C'est ainsi qu'on le retrouve, aux Temps Modernes, en bête de foire et qu'il disparaît peu à peu des forêts françaises. Il faudra une anecdote surprenante, qui met en scène un ancien président des Etats-Unis (je n'en dis pas plus pour maintenir le suspense...), pour que le regard de l'homme porté sur l'ours change à nouveau, et permette notamment aux enfants de dormir aux côtés de leur Teddybear, l'ours en peluche...

Dans tout ça, ce qui m'a le plus passionnée, ce sont toutes les réflexions sur la fascination autour de la sexualité de l'ours. Ce serait un animal dominé par des pulsions qui l'entraîneraient vers des humaines, jusqu'au rapt, au viol, et même à la procréation. J'ai ainsi découvert l'existence d'un conte pyrénéen (mais qui existe dans de nombreuses autres régions du monde), Jean de l'Ours, dont le héros est un enfant-ours, né de l'accouplement d'une humaine capturée par un ours. Tous les récits, qu'ils soient imaginaires ou réels, portant sur la notion d'hybride, de mélange entre deux mondes, entre deux natures, m'attirent immédiatement. Me voici donc plongée dans une chasse aux mots (ou à toute source d'information) sur un animal qui, jusqu'à cette dernière lecture, ne suscitait pas particulièrement d'intérêt chez moi. 

Toute proposition de lecture, qu'elle soit théorique ou littéraire, sur ce thème-là est donc la bienvenue, même si la bibliographie que donne Michel Pastoureau en fin d'ouvrage est loin d'être mince...

Posté par lapetitemu à 17:30 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,

01 août 2014

Béatrice Rouer : La girafe du roi. La véritable histoire de Zarafa

La Girafe Du Roi - La Véritable Histoire De Zarafa de Béatrice Rouer

 "Quoi ?!!", me direz-vous. "La petite Mu n'a jamais lu aucun récit sur le fabuleux voyage de Zarafa, ni même vu le dessin animé sorti il y a deux ans ?!!!"

Eh bien, aussi étonnant que cela puisse vous paraître, non. De même que j'ai découvert très tard cet album pourtant connu, Lettres des Isles Girafines

Et c'est même totalement par hasard que je suis tombée sur ce court roman destiné à de jeunes lecteurs, et qui d'ailleurs n'est certainement pas le livre le plus connu ou reconnu à propos de cette petite histoire de l'Histoire. 

En tout cas, ce fut une lecture plutôt agréable. Evidemment, des personnages sont inventés, des faits ajoutés pour, je cite l'éditeur (Oskar éditeur), "vivre l'Histoire comme une aventure". Mais l'ensemble est réussi, il n'y a pas de longueurs inutiles, le personnage principal (une petite servante qui profite du convoi qui emmène la girafe à Paris, parce qu'elle veut parler au roi pour demander la grâce de son père, emprisonné à tort) attachant. Un court dossier documentaire en fin d'ouvrage fait le point sur ce que le lecteur est censé avoir appris : pourquoi ce cadeau du pacha d'Egypte aux rois d'Angleterre et de France, comment Charles X est arrivé au pouvoir, qui était ce scientifique tellement passionné d'animaux exotiques, Etienne Geoffroy Saint-Hilaire (moi je sais, moi je sais, j'en ai parlé dans mon mémoire !!), quelles sont ces nouveautés du siècle que l'on nomme "montgolfière" ou "cabinet de curiosités". 

A conseiller à de petits lecteurs pour découvrir une période historique finalement pas si connue des enfants ou adolescents, et à lire soi-même pour en savoir plus sur la belle Zarafa.

Posté par lapetitemu à 11:49 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , ,

Michel Pastoureau : Noir. Histoire d'une couleur

Afficher l'image d'origine

(Aïe, zut, je viens de me souvenir que j'avais dit à la généreuse donatrice, fin juin, que Noir serait mon prochain article... Désolée, il s'est fait doubler par Yves Grevet - que je n'ai pourtant lu qu'après.)

J'ai entamé cette "Histoire des couleurs" avec le premier titre sorti en poche, Bleu, que l'on m'avait offert lors d'un swap Néoprofs (le swap, keskecé ? Rappel ici). Une lecture plaisante, fort instructive, qui en apprend beaucoup sur l'histoire des symboles et des cultures, à travers cet angle d'attaque riche et original qu'est l'histoire d'une couleur. 

Continuons, donc, avec le noir. Couleur passionnante, évidemment, car chargée de préjugés, de superstitions, utilisée dans des contextes très différents, avec des significations parfois aux antipodes les unes des autres. Michel Pastoureau nous apprend pourquoi cette couleur a véhiculé autant d'angoisses, en particulier de l'Antiquité au Moyen Âge, à quel moment elle a changé de statut au point de devenir une "non-couleur", et de quelle manière elle est devenue la couleur de l'élégance, de la modernité, omniprésente dans notre monde. 

Encore une fois, le plus intéressant dans ce genre d'ouvrages, ce sont les petits faits historiques, les anecdotes ou événements sur lesquels le chercheur s'appuie afin de faire vivre cette évolution dans l'esprit du lecteur. J'ai retenu, par exemple, les bêtises de Jésus enfant chez le teinturier, le lien (évident quand on y pense) entre l'invention de l'imprimerie et le début de la suprématie du noir, et la passionnante histoire de l'ours, "roi déchu" des animaux (je reprends ici une expression utilisée par Michel Pastoureau dans un autre de ses ouvrages, L'Ours. Histoire d'un roi déchu). Passionnante au point de m'avoir donné des idées de plus en plus précises pour les projets d'écriture qui s'empoussièrent dans plusieurs coins de ma cervelle... Affaire à suivre. 

En regard du Bleu, j'ai trouvé ce volume moins répétitif et plus riche. Certainement y avait-il davantage de matière, à traiter dans un nombre de pages similaire, donc, à l'arrivée, une impression d'efficacité plus grande. J'attends avec impatience la sortie de Vert en poche pour continuer ma collection, et, je l'espère, d'autres titres à l'avenir. 

Posté par lapetitemu à 11:36 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
Tags : , , ,