24 août 2016

Des albums sur le genre

Dans les sorties d'albums jeunesse 2016, deux albums abordant la question du genre ont retenu mon attention. 

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Le premier, Emile ou la danse de boxe, fait partie d'une série écrite par Vincent Cuvellier et illustrée par Ronan Badel, et il m'a fait découvrir le personnage irrésistible d'Emile, un sacré garnement au caractère bien trempé. Quand il veut quelque chose, il ne se laisse pas détourner de son objectif. Vous voyez sa tête sur la couverture ? Eh ben, pareil tout le temps. Si les titres des autres albums de la série sont assez classiques, Emile a froid, Emile fait un cauchemar, Emile invite une copine, et ne semblent pas tellement différents des archi-classiques Max et Lili, de petites surprises se cachent quand même derrière certaines histoires : par exemple, la "copine du parc" qu'Emile fait venir chez lui n'est pas celle à laquelle ses parents (et le lecteur) s'attendent. Et, pour l'album dont il est question aujourd'hui, c'est dès le titre que le lecteur est interpellé. C'est quoi, "la danse de boxe" ?

En fait, personne ne le sait très bien, surtout pas les parents d'Emile, qui veulent "inscrire Emile à l'activité" (joli petit clin d'oeil critique à cette injonction sociétale où tout le monde, dès son plus jeune âge, doit faire "des choses", le plus possible). Sauf que dans la liste, Emile ne veut pas faire éveil au yoga, foot en salle ou découpe papier-carton. Il veut "faire de la danse, mais de la danse de boxe". Parce que "la danse de boxe, c'est pas pour les filles, c'est pas pour les garçons, c'est pour les danseurs de boxe !" Voilà, dans cette phrase, tout est dit. Ce combat d'Emile pour faire l'activité qu'il a choisie, lui, c'est un beau combat pour le droit de chacun à sortir des cases.

Ce que je salue dans cet album, c'est qu'à aucun moment l'auteur n'abandonne pour tenter de faire rentrer son héros dans un cadre plus conventionnel, même s'il fait beaucoup rire ses petites camarades de cours de danse. Jusqu'au bout, Emile "aime bien, il aime bien la danse". Certes, sur l'avant-dernière page, on peut soupçonner le jeune garçon d'aimer tout particulièrement être entouré de filles en tutus qui lui font des bisous. Mais, quand bien même ce serait sa motivation finale, ce n'était pas la première, et l'album se termine bien par une image d'Emile, tout seul, en marcel vert et caleçon rose, imperturbable dans son froncement de sourcils avec les "Hi hi hi" en arrière-plan. 

Un album court et très efficace, à lire dès 3 ans, pour dénoncer plusieurs travers de notre société et de la pression qu'elle cherche à imposer aux parents et aux enfants. 

 

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Le second est plus poétique et s'adresse, d'après les éditions du Rouergue, à un public adolescent. Moi qui suis d'habitude frileuse avec les prescriptions d'âge (j'ai tendance à très vite trouver un ouvrage complexe et déconseillé aux plus jeunes), j'inclurai pour le coup les préados dans cette cible. Parce que le texte repose sur des jeux de sons qu'un écolier de cycle 3 peut certainement comprendre, avec des phrases courtes, au vocabulaire plutôt simple, et que le propos ne doit évidemment pas être réservé aux plus grands. 

"B.B.", en quatrième de couverture, ce n'est pas Brigitte Bardot, mais Annabelle, ou Buffalo Belle, qui dès l'école maternil préfère le tractopil à la maril, et, adolescent-e, refuse le ricelle et rêve de pantalons et de bretils. Le personnage grandit au fil (pardon : au felle) des pages, et arrive l'âge adulte où la question se pose différemment, parce qu'à "l'état civelle [...], elle ou il, ce n'est plus désormais un détail futelle". La fin est très ouverte, et laisse libre cours aux interprétations, lumineuses ou sombres. La fusion avec la nature est évoquée, parce que tout y est plus facile - facelle, plus "subtelle". 

J'ai beaucoup aimé cet album qui se lit à toutes sortes de niveaux : on peut s'arrêter sur le texte ludique qui nous fait redécouvrir la langue française ; on réfléchit, forcément, aux diktats concernant le genre et l'identité sexuelle ; on s'intéresse enfin à la différence, qui prend diverses formes, à l'identité au sens large, au développement de soi. L'auteur et illustrateur, Olivier Douzou, raconte sur le site des éditions du Rouergue la genèse de cet album, fortement inspiré par ses enfants et en particulier sa fille Zélie. Je lui laisse la parole, pour conclure : 

"On peut affirmer dans notre bon français
que certaines gens sont incertains

Les accords réservent des surprises

Singulièrement l'amour est il
et plurielles les amours sont elles"

Un sacré farceur, ce bon français... 

 

Quelques liens pour prolonger la réflexion sur la thématique du genre dans les albums pour enfants :

un article chez La voix du livre, qui prend pour cible les albums Papa et Maman des éditions Sarbacane, et en profite pour nous donner tout un tas d'exemples et de contre-exemples ;
- un blog tout entier, Fille d'album, une vraie mine d'analyses et d'idées lecture ; 
- une réflexion sur le rôle de l'école et du collège, dans un article de Max Butlen intitulé "Que faire des stéréotypes que la littérature adresse à la jeunesse ?"

Et les albums : 

Emile et la danse de boxe 
Auteur : Vincent Cuvellier
Ilustrateur : Ronan Badel
Editions  Gallimard jeunesse - Giboulées

Buffalo Belle
Auteur et illustrateur : Olivier Douzou
Editions du Rouergue 
 

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20 août 2016

Axl Cendres : Dysfonctionnelle

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Une belle, belle, très belle découverte chez Sarbacane !

Le choix des tags a été difficile. J'aurais pu en ajouter une dizaine de plus tant ce roman est foisonnant et ébouriffant. Et en plus, il m'a prise par surprise. 

Fausse piste n°1 : le titre et la couverture sobre et sans présence humaine me faisaient penser à une nouvelle dystopie à la Divergente. En fait, pas du tout.

Fausse piste n°2 : le premier chapitre et la quatrième de couverture nous plongent à un moment de l'histoire où Fifi, l'héroïne, n'est déjà plus une enfant, et où elle rend visite à son père déjà en prison. On se fait une image assez dure de ce père qui n'a pas l'air franchement sympathique : il reluque les serveuses, annonce de but en blanc à sa fille qu'il n'a jamais voulu d'enfants... Et puis, après cette prolepse, on repart au début de l'histoire, et on découvre des personnages plus nuancés, plus attachants, et plus nombreux.

En effet, autour de Fidèle, dite Fifi ou Bouboule, gravitent un nombre impressionnant de personnages : son père, donc, sa mère, son oncle qui vit avec eux au "Bout du monde", le bar qui appartient à la famille, à Belleville, et six frères et soeurs, tous plus différents les uns que les autres. On a un Jésus qui se prend vraiment pour Jésus, une Maryline qui se prend pour Simone Weil, une Dalida qui se prend pour quelqu'un qui ne serait pas de cette famille, quelqu'un qui pourrait se construire une vie "sans cris, sans bagarre, sans alcool, sans folie". Oui, c'est comme ça que la soeur aînée voit cette famille que Fifi qualifie elle-même de "dysfonctionnelle". Elle explique ce terme ainsi à son petit frère Grégo : "Ca veut dire une famille qui ne marche pas bien, enfin pas comme il faudrait... mais qui tient debout quand même, pigé ?". Et en fait, oui, malgré les allers-retours en prison du père, ceux en hôpital psychiatrique de la mère (traumatisée par sa déportation pendant la guerre), les caractères difficiles de certains frères et soeurs et le cadre de vie atypique du "Bout du monde"... elle tient quand même debout, cette famille. 

J'ai aimé cette phrase de Jean-Michel du blog éponyme : "M’est avis que c’est un roman qui est capable de remettre en place la personne la plus étroite d’esprit qui soit : une pensée raciste ? une intolérance aux gays ? à Johnny ? au football ? pas de problème, Axl Cendres est là pour poutrer tes préjugés moisis avec autant de talent que Barbra Streisand se déchaînant en duo avec Sinatra [...]". C'est exactement ça : j'ai rarement lu un livre (qui plus est en littérature jeunesse) qui aborde tant de situations de discriminations ou, du moins, de confrontation des différences, mais surtout, surtout, avec un naturel désarmant. L'accent est mis sur le choc des cultures, c'est ce qui pèse le plus dans la relation entre Fidèle et Sarah, son premier amour. Mais il y a tellement d'autres questions qui y sont liées ; par exemple, le passé douloureux de Fidèle dans une famille d'accueil revient tout au long de l'histoire, toujours en filigrane, à travers cette cicatrice au dos qu'elle ne montre qu'en cas de nécessité absolue et dont on ne saura jamais (non, non, j'insiste : jamais) dans quelles circonstances elle est apparue.

Par ailleurs, si j'avais lu ce livre avant le 17 juillet, il aurait trouvé sa place, proche des premières positions, dans la liste des plus belles histoires d'amour découvertes en littérature jeunesse. L'amour passion entre Fidèle et Sarah et les nombreux rebondissements au sein de leur relation m'ont fortement émue. C'est surtout cette histoire-là qui a provoqué chez moi "le cafard de la fin", selon l'expression de ClaireD de la super librairie Les Croquelinottes (elle, c'est à propos du nouveau roman de Clémentine Beauvais, Songe à la douceur).

Il va sans dire que, désormais, le nom d'Axl Cendres fera partie de ma veille littéraire : j'attends de pied ferme son prochain roman. Vivement !

05 mai 2016

Jeanette Winterson : Pourquoi être heureux quand on peut être normal ?

 

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De Jeanette Winterson, j'avais déjà lu Les oranges ne sont pas les seuls fruits, dans le cadre d'un défi couleur pour honorer un swap (si cette phrase vous semble sybilline, lisez ici, ce qui vous permettra également de découvrir le roman suscité).

Je savais que ce livre avait un pendant autobiographique (enfin : une lectrice qui se reconnaîtra m'en avait signalé l'existence), et je suis tombée dessus récemment. Rappelons que Jeanette Winterson a vécu son enfance dans l'Angleterre des années 70, dans l'univers de la classe ouvrière, et dans une famille un peu particulière. Père et mère font chambre à part, et la mère extrêmement bigote a des comportements déroutants, parfois contradictoires, très souvents violents et intolérants. L'ouverture d'esprit n'est pas au rendez-vous, c'est le moins qu'on puisse dire. Evidemment, découvrir son homosexualité dans une telle famille, cela peut être une épreuve - ou une force. L'auteure esquisse cette piste dans Les oranges..., fortement inspiré de sa vie, et qui s'arrête au moment où l'héroïne, rejetée pour ses préférences amoureuses et sexuelles, quitte la maison. Elle la reprend et l'affirme dans Pourquoi être heureux..., en racontant au lecteur ce qui se passe après ce départ. Paradoxalement, dans l'autobiographie, on découvre encore plus de difficultés qu'on n'en avait perçues dans Les oranges..., mais aussi plus d'espoir, de détermination, de volonté d'être "heureuse". Précisons, pour que le titre soit clair, que c'est une phrase sortie de la bouche de la mère. Tout est dit !

Je dois dire que la lecture en a été encore plus laborieuse. Laborieuse, mais pas infructueuse. Il y a des phrases très marquantes, et une histoire très forte, évidemment. Un thème nouveau, par rapport aux Oranges..., apparaît, celui de la quête familiale : en effet, Jeanette a été adoptée (je n'en avais pas du tout le souvenir). Cette famille qui la rejette, ce n'est pas sa famille biologique. Toute une partie du récit est donc consacré à la recherche de ses véritables origines, ce qui s'inscrit évidemment dans cette question omniprésente de l'identité : familiale, biologique, sociale, sexuelle.

Mais laborieuse car l'écriture de Jeanette Winterson est très heurtée. Elle le reconnaît volontiers, à plusieurs reprises dans le livre, et avoue ne pas savoir faire autrement, et peut-être aussi ne pas vouloir, car cela colle à la façon dont elle a vécu : des heurts, pas de chemin tracé facile à suivre. Implicitement, elle demande donc à son lecteur de faire un effort, pour accéder au sens, à ce qu'elle veut transmettre. Je pense avoir réussi cet effort, puisque j'ai terminé la lecture et que j'en ai gardé un souvenir, mais en effet, ce ne fut pas facile.

Un livre exigeant, donc, à tous points de vue, mais plein de vérité et, surtout, de vie.

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23 septembre 2014

John Irving : A moi seul bien des personnages

C'est ma première rencontre avec Irving, et ce fut un échec. Je n'ai pas accroché du tout avec l'écriture, et je me suis traînée le roman comme un boulet (je déteste ne pas finir un livre). Je me suis même demandé, plusieurs fois, si ce n'était pas un bête problème de traduction. Seule la fréquentation d'autres romans de cet écrivain pourtant fameux me le dira. Je ne compte pas renoncer définitivement. 

J'ai trouvé le contenu très ambitieux : non pas tellement à cause des thèmes abordés (la différence sexuelle et son acceptation dans les différents milieux sociaux à différentes époques, les conflits familiaux...), mais surtout sur le fait que tous ces thèmes soient concentrés sur un seul et même personnage. Alors, oui, ça explique le titre. (Ce dont je viens tout juste de me rendre compte - shame on me.) Mais ça a constitué pour moi un handicap à la fluidité du récit, et un réel blocage. Il arrive trop de choses au héros, et à d'autres personnages aussi d'ailleurs, pour que je réussisse vraiment à m'y attacher. Je me suis toujours sentie hors du récit. 

Bref, un échec, mais j'ai eu ce que je voulais : je sais ce que veut dire le mot "intercrural" :-)

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25 août 2013

Will and Will

Vous vous souvenez de Qui es-tu, Alaska ? Et de la forte impression que ce roman m'avait laissée ? Eh bien, pareil, en mieux !

Un mot vient à l'esprit pour parler de ce roman : énorme. Et pas seulement parce que l'un des personnages principaux, (peut-être le principal, bien qu'il ne soit jamais narrateur, et qu'il soit quasiment impossible à cerner complètement - un peu comme Alaska, d'ailleurs), Tiny Cooper, est obèse. Enorme, parce que certains évènements relèvent de la coïncidence improbable, et certains passages, de la fantaisie la plus absolue. Mais énorme aussi par son énergie et sa jouissance communicatives.

Alors, oui, l'histoire est encore plus abracadabrantesque que dans Qui es-tu, Alaska ? : un premier Will Grayson, pétri de doutes et de complexes, en pleine crise d'adolescence, en conflit perpétuel avec son meilleur ami gay et encombrant, le fameux Tiny Cooper, rencontre un deuxième Will Grayson dans un sex-shop, dans lequel ils n'auraient jamais dû mettre les pieds ni l'un ni l'autre. De cette rencontre vont découler toutes sortes d'évènements, importants ou non, qui vont achever de changer en profondeur nos deux héros, Will et Will, qui se partagent la narration du roman. Un chapitre écrit par le premier Will Grayson, l'autre par le deuxième, et ainsi de suite.
Il n'y a pas de suspense comme il y en avait dans Alaska, pas vraiment de mystère, sauf peut-être au début, concernant l'amoureux anonyme avec qui le deuxième Will Grayson communique sur Internet. La fin est triomphale, à l'image de la comédie musicale que Tiny Cooper écrit et produit au sein de son lycée, et qui pour sujet sa propre vie. Car, oui, Tiny Cooper s'aime, s'adore, même, à la différence des deux Will qui ne cessent de remettre en question leur vie et leurs choix. Ce contraste de personnalités est l'un des éléments qui contribuent à la réussite du roman.

L'autre élément, c'est bien sûr la force de l'écriture : celle de John Green, toute en formules marquantes, en humour à la fois en demi-teinte et désopilant, juxtaposée à celle de David Levithan - que je découvre -, qui a choisi un style plus oral, plus direct. A choisir, je préfère la première, mais la combinaison des deux donne un résultat vraiment convaincant. Je lis rarement de romans à deux voix, mais celui-ci brille par sa cohérence et sa fluidité.

Le tout est un hymne à l'amour, quel qu'il soit : amour des garçons, amour des filles, amour de soi, amour de la vie. Réflexion peut-être moins subtile que dans Alaska, mais encore plus efficace.

Il va sans dire que j'ai très envie de découvrir les trois autres romans de John Green (Le Théorème des Katherine, La face cachée de Margo et Nos étoiles contraires) ainsi que ceux de David Levithan.

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15 février 2013

(Arty) Petit manuel de gayrilla à l'usage des jeunes ou comment lutter contre l'homophobie au quotidien

[Les lecteurs qui plument : Arty]

            La Petite Mu a déjà largement abordé la question de l'homosexualité dans la littérature destinée à la jeunesse, mais uniquement à travers son pendant fictionnel. Cet article a donc pour objet de parler de ce sujet par le biais du documentaire.

            Il est aisé de dire, pour planter le décor, que documentaire jeunesse et homosexualité ne font pas très bon ménage. Les quelques ouvrages s'intéressant aux ados gays, qu'ils s'adressent directement aux jeunes ou plutôt aux adultes, sont, à mon sens, peu convaincants dans la mesure où ils n'échappent pas aux écueils habituels. Souvent compatissants voire condescendants, toujours enclins à dicter une certaine norme sous couvert d'un discours poliquement correct et humaniste, ces documentaires me semblent passer totalement à côté de leur vocation. S'il s'agit bien sûr de pointer les inégalités et les difficultés auxquelles doivent faire face les adolescents homosexuels (les transgenres sont soit totalement "oubliés" soit cantonnés à un minuscule encart), il est difficile d'y percevoir une réelle remise en cause. Ces ouvrages se rejoignent donc autour d'une idéologie sociale bien-pensante, encourageant implicitement le lecteur à ne pas remettre en cause les règles régissant notre société, mais au contraire à les accepter pour pouvoir s'intégrer au monde.

            Je ne citerai donc pas de titres précis, histoire de ne pas faire de mauvaise publicité, mais je vous encourage à vous rendre dans votre bibliothèque ou dans votre librairie pour vous faire votre propre idée. Le vide intersidéral auquel vous ferez face traduira bien l'état de la production éditoriale du moment sur le sujet.

            Malgré tout, un livre sort du lot : le Petit manuel de gayrilla à l'usage des jeunes ou comment lutter contre l'homophobie au quotidien, par Michel Dorais et  Éric Verdier, respectivement sociologue et psychologue. Il n'est pas anodin de noter qu'il n'a pas été édité dans une collection jeunesse au sens commercial du terme. Néanmoins, le titre ne laisse aucun doute sur le destinataire.

            Au contraire des autres documentaires évoqués précédemment, celui-ci a pour caractéristique majeure de ne proposer un discours ni genré ni normatif. Comme les auteurs le disent dès le préambule, leurs propos concernent les « gays, lesbiennes, bisexuels, ambisexuels, queer, transgenres ou non conformistes dans leur manière d'être » et s'opposent par là-même au  « sexisme, [à] l'hétéroconservatisme, [à] l'homophobie et [aux] autres intolérances face aux différences ».

            Le concept de ce petit livre est un peu surprenant puisque, à l'inverse de beaucoup de documentaires jeunesse, le choix a été fait de ne pas partir des questions que peuvent se poser ces jeunes, mais plutôt des stéréotypes ou des situations diverses auxquels chacun peut être confronté. À partir de là, l'enjeu est de proposer différents exemples, informations ou répliques qui tuent, pour faire face aux mépris voire à la violence des autres.

            S'il s'agit surtout d'une sorte de bouée de secours pour ces jeunes trop souvent marginalisés, c'est auprès d'un lectorat extérieur à la problématique que ce livre joue tout son rôle de documentaire en démontrant que la logique binaire qui régit notre société n'est pas valable aux vues des diversités sexuelles qui existent. Et petit plus pour les non-initiés, un très complet lexique à la fin de l'ouvrage.

07 février 2013

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Découverte littérature jeunesse 2012-2013

Lors de mon dernier passage à Saint-Etienne, découverte d'une petite librairie sympathique, Lune et l'autre, qui a le mérite de proposer des genres très variés (romans, essais, littérature jeunesse, beaux livres...) malgré le peu d'espace, et de mettre en valeur de nombreux ouvrages, ce qui donne très envie de se laisser tenter. 

Et, donc, au rayon ados, je tombe sur ce petit ouvrage à la couverture... gaie, si je puis me permettre ce jeu de mots. Je me le permets car je trouve cette couverture à la fois ingénieuse ("maline", comme y diraient dans Top Chef) et joyeuse, lumineuse. 

Pourtant, l'histoire qui y est brièvement racontée (le livre ne fait que 56 pages, très aérées ; on est plutôt du côté d'une longue nouvelle que d'un roman) ne l'est pas tellement, lumineuse : le jeune héros, qui écrit à la première personne, se fait régulièrement frapper et traiter de "fiotte" ou de "pédé" par les garçons du collège. Mais le pire pour lui n'est pas cela ; le pire, c'est de voir que son père, au lieu de l'aider et de faire cesser ces agissements, semble cautionner implicitement, en incitant son fils à se défendre s'il veut montrer qu'il est un homme, un vrai. 
Il s'agit donc surtout d'une histoire sur la relation entre père et fils, davantage peut-être qu'une réflexion sur l'homosexualité. Le style est simple, mais épouse bien les sentiments du personnage. Et c'est la fin qui apporte la lumière qui manquait aux pages précédentes, et qui, a posteriori, éclaire l'ouvrage tout entier. 

Une jolie histoire que je mettrais volontiers dans les mains de mes élèves, qui pose beaucoup de questions, mais qui ouvre aussi de nombreuses pistes. 

 

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27 janvier 2013

Mieux vaut un mariage gay qu'un mariage triste

littérature gay pour blog

 

Alors, lisez-la, et surtout, faites-la lire. A vos enfants, à vos élèves, à vos amis, et l'idéal serait de le faire aussi lire à vos ennemis. 

Si vous voulez d'autres titres, fouinez sur ce blog : vous y entendrez également parler des autres tomes des Chroniques (et des autres livres de Maupin), vous lirez l'avis de la petite Mu sur d'autres oeuvres de littérature jeunesse (à retrouver sur altersexualités.com dont je parle souvent et que vous devez peut-être commencer à connaître), vous y ferez peut-être, comme moi, de belles découvertes, dans des genres divers (Les oranges ne sont pas les seuls fruits , Le bleu est une couleur chaude ). Vous aurez, je l'espère, envie de les offrir, ou de vous les faire offrir. 

Quant à l'actualité politique - mais pas que - du moment, je laisse le mot de la fin à Julien, héros de L'Année de l'orientation 

"Quand on dit qu'il est mieux pour un enfant d'avoir un père et une mère, on oublie que justement les enfants à adopter ont subi un traumatisme relativement à ce père et cette mère, et qu'il faut réparer ce traumatisme."

 (Rappel : entre 11 000 et 20 000 manifestants hier à Lyon). 

 

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24 janvier 2013

L'année de l'orientation

Lionel Labosse, rédacteur du site Altersexualités.com dont je parle décidément de plus en plus souvent, m'a fait le plaisir de passer par ici, et surtout de m'envoyer son tout premier roman, L'Année de l'orientation, première tentative littéraire pour parler de ce(s) thème(s) qui lui tient(tiennent) tant à coeur. 

A peine reçu, tout de suite dévoré. Et aussitôt lu, aussitôt plumé. 

J'ai aimé, tout d'abord, le titre. Une trouvaille simple mais lumineuse, évidente, qui trouve son explication dans cette phrase de Karim, l'un des deux personnages : "A l'école il faut remplir les papiers pour l'orientation, le conseil de classe est dans une semaine. Mais pour mon orientation sexuelle, à qui j'en parle ?" En effet, Karim est en troisième, à l'âge où les études prennent un sens, mais peut-être pas autant que les multiples questionnements sur l'identité et les sentiments. D'ailleurs, les unes ne vont pas sans les autres, car c'est au collège que se jouent de nombreuses scènes décisives, entre rumeurs répandues à travers la cour de récré, moqueries ouvertes de certains "camarades", ou tentatives plus ou moins maladroites des professeurs pour aborder ces sujets-là. 

Derrière ce titre, et cette petite citation qui résume à elle seule le projet de l'ouvrage, que trouve-t-on ? Un roman épistolaire à deux voix, masculines : celle de Karim, banlieusard-mais-pas-tant-que-ça, dans un collège assez bien famé autour de Paris, qui s'interroge donc sur son orientation, et celle de Julien, qui vient de déménager, laissant derrière lui Paris et son ami Karim, et qui se pose des questions, lui, sur la nouvelle vie de son père. Très vite, on comprend que les deux copains vont pouvoir partager un sujet de conversation qui les touche tous les deux de près, mais de manière différente ; mais on comprend aussi, avec eux, que ce sujet-là ne sera que le déclencheur de nombreux autres objets de réflexion. Les deux ados décident de tout se dire, de se "tirer des coups d'épistolaire", comme dit Karim, se moquant de lui-même, en souvenir de ce cours de français où il avait mélangé les mots (et moi, ce cow-boy de la lettre qui en perd son français, ça me fait franchement penser aux Mini-westerns de Mathias Malzieu, ce qui n'est pas pour me déplaire). Ce à quoi Julien répond : "je propose que notre échange de lettres soit plutôt une sorte de roulette russe : au lieu de viser l'autre, on met une vraie balle - c'est-à-dire un vrai secret - dans le barillet, et on vise sa propre tête." Car "si on ne joue pas sa vie à tout moment, à quoi rime l'amitié ?"

En tout cas, l'amitié ne rimera pas avec pédé, car, n'en déplaise aux lecteurs avides de romances, dans ce premier tome du moins (je ne connais pas encore le second, Karim et Julien), la frontière ne sera pas franchie. Déjà, on donne un coup de pied dans un stéréotype encore assez marqué de nos jours : oui, deux garçons de quinze ans peuvent s'écrire des lettres, tenir une sorte de journal intime à deux, sans être amoureux l'un de l'autre. C'est donc avant tout un beau roman sur l'amitié, qui pourra rappeler aux adolescents à quel point il est essentiel d'avoir quelqu'un à qui parler, et donc, de l'intérêt d'aller au-delà des préjugés, et d'oser faire le premier pas amical, en choisissant par exemple la voie/voix de l'écrit si ça facilite les choses. 

Il y a de très beaux passages, de très jolies formules, que j'ai appréciées tout au long de ma lecture, et que je vous plumerai ici dès que j'aurai un peu plus de temps à vous consacrer. 

Malheureusement - tout ne peut pas être parfait, surtout dans un premier roman - je retrouve, à côté de ces beaux passages, certains traits d'écriture qui me gênent parfois en littérature jeunesse. On a des ados qui ne parlent pas tout à fait comme des ados, et cela me titille toujours un peu. Notamment quand les deux garçons se livrent à des considérations syntaxo-linguistiques, réfléchissant à l'influence de l'usage d'une relative par rapport à une complétive dans les relations humaines : moi, en tant qu'ex-étudiante de lettres, ça me réjouit, ce n'est pas le problème, mais j'imagine mal un élève de troisième, même doué en français, en venir à de telles réflexions. Cela dit, Lionel Labosse s'est expliqué dans son essai Altersexualité, éducation et censure : "Quand un adolescent - qui n'est pas forcément un idiot - ouvre un livre, il s'adonne sciemment à une activité de compensation insolite par rapport à son mode de vie, et il n'est pas fâché d'y trouver un contrepoint [...]". Alors, soit. Disons que c'est une question de goût. Quelques jeux de mots, parfois bien trouvés, mais qui semblent un peu perdus au milieu des tirades très sérieuses des deux épistoliers. Enfin, les personnages adultes me semblent moins bien réussis que les personnages adolescents. Un peu trop "cools" pour les personnages sympathiques, un peu trop "nuls" pour les personnages moins reluisants. Comme chez Gudule, on a l'impression que l'univers des adultes entre sans cesse en relation avec celui des ados alors que, souvent, dans la vraie vie, c'est le contraire : les mondes restent parallèles, surtout quand les ados ont entre douze et seize ans. 

Pour résumer, en tant que lectrice adulte, j'ai tourné les pages avec plaisir, même si j'ai noté, à intervalles réguliers, des particularités stylistiques qui me déplaisent. Cela dit, je n'hésiterai pas à proposer ce roman à des adolescents, à qui, je pense, l'histoire et l'écriture pourraient plaire, car eux, comme le dit Lionel Labosse, ne cherchent pas toujours (du moins pas ceux qui aiment vraiment lire) un livre en forme de miroir. 

Et le pari est gagné puisque j'ai maintenant envie de connaître la suite de leurs aventures, dans ce deuxième tome

 

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16 octobre 2012

Bye-Bye Barbary Lane

Souvenez-vous, ma lecture des Chroniques de SF s'était arrêtée au tome 5. Envie de passer à autre chose. Et puis j'ai repris, avec ce tome 6, qui m'a procuré l'agréable sensation de retrouver des amis. Finalement, il est bon d'arrêter une série, quand on sait qu'on peut la retrouver par la suite. 

Qui reste-t-il à Barbary Lane ? Mme Madrigal, qui vit sa vie, un peu délaissée par ses anciens locataires. Il faut dire que ceux-ci ont fort à faire de leur côté : Micheal avec sa séropositivité, Mary Ann avec ses désirs de grandeur - son ancien amant, Burke, devenu producteur à la télévision, va revenir vers elle avec une proposition alléchante - et Brian avec ses doutes bien légitimes face au comportement de son épouse. 

L'histoire en elle-même est prévisible. Aucune idée révolutionnaire n'est véhiculée, on se contente de soupirer d'aise ou de déception au gré des évènements, de ce qui arrive ou n'arrive pas aux personnages. On sent que l'auteur veut nous faire réfléchir aux conséquences que peut avoir la décision d'un départ. Sur ce thème-là, l'histoire de Mary Ann est plus convaincante que celle de Mme Madrigal, qui part rendre visite à sa fille, Mona, en Grèce. Ce départ-là, d'ailleurs, n'est pas totalement exploité, et reste en suspens : sans doute en entendrons-nous de nouveau parler dans le volume suivant. 

Car, c'est ça l'intérêt de découvrir une série tardivement, nous, lecteurs de 2012, on sait que les tomes 7 et 8 existent ! (et Wikipédia nous apprend qu'un tome 9 paraîtra en 2013) Une chose est sûre : je les lirai. 

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