11 juillet 2016

Mikaël Thévenot : Flow

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[Toutes mes excuses pour l'erreur qui subsistait depuis 10 jours dans le prénom de l'auteur...]

Ce premier roman d'un auteur passionné de musique vient tout juste de sortir. Concernant l'homme, quelqu'un dont le film préféré est Un air de famille (dixit son éditeur) ne peut pas être quelqu'un de mauvais. Peut-être quelqu'un d'un peu curieux, dans tous les sens du terme, qui, à la question "Qu'aimerais-tu avoir comme superpouvoir ?", aurait répondu : "Lire dans les pensées". 

C'est en effet ce qui arrive à son jeune héros, Josh, un lycéen franco-américain. Plus précisément, il commence par ressentir de violentes migraines, auxquelles lui et son entourage finissent par s'habituer, avec résignation : rentrer chez soi, se mettre dans le noir, dans un silence absolu. Jusqu'au jour où, alors qu'une migraine plus terrible que les autres arrive à Josh pendant un contrôle de maths, il se rend compte qu'il peut capter les pensées de ses camarades de classe. Un rebondissement en entraînant un autre, il est bientôt contacté par un "mystérieux internaute" qui a l'air d'en savoir long sur ce pouvoir non moins mystérieux, qu'on peut définir par la capacité à capter le "flot" intérieur des personnes qui entourent Josh.

J'ai parlé de superpouvoir : on pourrait s'attendre à un récit de superhéros, de superantihéros, ou quelque chose de ce genre dans la mouvance d'un film comme American Hero, mais pas du tout. Josh refuse de se servir de ce pouvoir pour autre chose qu'assouvir sa curiosité et, surtout, calmer ses migraines. D'ailleurs, quand son ami Axel lui conseille de chercher une table de poker et de se faire le plus d'argent possible, Josh rétorque : "Bien sûr, bien sûr, [...] sauf que là, on est à Poitiers, pas à Las Vegas." Mickaël Thévenot affirme ici sa volonté de rester dans un terrain "réaliste", si l'on peut dire. Aucune explication, rationnelle ou non, ne sera d'ailleurs donnée dans ce premier tome : peut-être dans le prochain ? 

C'est donc bien du côté du roman policier ou, du moins, du récit à suspense que l'auteur nous emmène. Une absence marque en effet la vie de Josh depuis son plus jeune âge : celle de sa mère, morte dans des circonstances mystérieuses alors que la famille habitait encore aux Etats-Unis. Un autre récit s'entrecroise avec l'histoire de Josh : celui de l'agent fédéral Kyle Chester qui, douze ans plus tôt, enquête sur l'agression de Leonard Cooper, un médecin collègue de la mère de Josh...

Ce deuxième récit est moins fourni que l'histoire de Josh, et laisse peut-être un peu le lecteur sur sa faim. Mais on comprend aisément qu'elle ne sera qu'un éclairage à tous les mystères qui entourent l'adolescent, et on devine que les deux histoires se rejoindront à un moment ou à un autre. J'ai été captée par les rebondissements et le suspense surtout dans la deuxième moitié du livre. La peinture de la vie quotidienne de Josh m'a moins convaincue. Trop de détails qui se veulent réalistes ne cadrent pas toujours avec le rocambolesque nécessaire pour donner de l'action au récit. La fin, en tout cas, joue parfaitement son rôle de chute, tout en nous laissant avec beaucoup de questions : rendez-vous le 3 octobre pour le tome 2 ! 

Suite de ma collaboration avec les éditions Didier Jeunesse

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10 avril 2016

Paule Constant, Des chauve-souris, des singes et des hommes

 

Paule Constant

 

Nous sommes en Afrique, près du fleuve Ebola. Le nom du cours d'eau apparaît dès les premières pages ; le cadre est posé, l'histoire, on la devine. Paule Constant, plus précisément, revient sur les origines de l'épidémie. Elle s'appuie sur une étude réalisée par des chercheurs allemands : c'est une petite fille, âgée de deux ans, qui en aurait été le point de départ, après avoir joué avec une chauve-souris. Point de départ : cette expression signifie qu'elle fut la première responsable en même temps que la première contaminée. 

C'est cette donnée cruelle que Paule Constant explore dans son roman. Au début, bien loin du rapport médical, le récit nous plonge plutôt dans un univers où mythes et réalités voisinent intimement. Nous sommes dans un village dont la langue n'est pas comprise au-delà du village voisin, et encore ; un village où les enfants grincent des dents en entendant l'histoire d'une méchante soeur privée de la dernière goutte d'eau, tant ils savent que cette eau est précieuse ; un village où les garçons sont si valorisés que les femmes enceintes se détournent quand une fillette s'approche d'elles, de peur qu'elle ne contamine leur embryon.

Dans ce village, la petite Olympe est un peu mise à l'écart par ses grands frères. Alors, quand ils partent en expédition dans la forêt, sans elle, elle se prépare sa propre excursion, et recueille un bébé chauve-souris auquel elle s'attache immédiatement. Mais sa découverte ne suscite que peu d'intérêt au village car les garçons, eux, reviennent avec un cadavre de grand singe : de quoi organiser un gigantesque festin pour tout le village, et même les alentours ! Personne, alors, en ce temps où Ebola n'est encore que le nom d'un fleuve, ne se doute que l'épidémie a déjà débuté. Personne, hormis le lecteur,  bien entendu.

Cependant, même un lecteur non averti aurait la puce à l'oreille dès le chapitre 3, car entrent en scène des personnages issus de la sphère médicale : Agrippine le médecin et Virgile le docteur, l'une travaillant pour Médecins sans frontières, l'autre menant des travaux d'ethonologie et de sociologie. Deux conceptions de la santé, deux rapports au monde s'affrontent dans leur relation. Et, évidemment, leur destin croisera celui d'Olympe et des villageois.

Je ne connaissais pas l'écriture de Paule Constant ; si j'ai beaucoup aimé les chapitres centrés sur Olympe, les légendes africaines et cette montée oppressante d'un destin que l'on sait tragique sans que les personnages ne s'en doutent une seconde, j'ai en revanche totalement décroché dès que les personnages "européens" sont apparus. Trop de théorie médicale, trop d'intrigues secondaires aussi. Je ne me suis pas du tout attachée à Agrippine, peut-être trop absorbée par la petite Olympe. Je suis restée sur ma faim face à un roman qu'on m'avait peut-être trop vendu, notamment chez François Busnel, et certainement aussi sous l'influence de récits catastrophe beaucoup plus hollywoodiens.

 

Néo-défi lecture 2016 : Un livre paru en 2016. 

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28 novembre 2015

JK Rowling, Une place à prendre

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Pour ce premier message de retour, je vais (essayer de) faire light sur un livre lourd !

Ca faisait longtemps que j'avais envie de découvrir ce premier roman adultes de J.K.Rowling. Le café littéraire que nous pratiquons régulièrement au collège depuis maintenant un an m'a permis de le faire, puisqu'une collègue le possédait et en a vanté les mérites.

Et, en effet, j'ai adoré. Il se trouvait que, dans le temps où je le lisais (plusieurs semaines, quand même, car c'est un bon gros pavé), je regardais des épisodes de la série Devious Maids (par le créateur de Desperate Housewives), avec son cocktail de crimes, de ragots, de coups tordus. J'ai retrouvé ce cocktail dans ma lecture d'Une place à prendre, que j'ai dégustée comme on regarde une série : on retrouve ses personnages préférés, on se demande ce qui va leur arriver.

Car il en arrive, des choses, dans cette "bourgade tranquille" nommée Pagford, en Angleterre. Tout part de la mort (accidentelle, mais tellement souhaitée par certains qu'on y voit aussi un coup du destin) de l'un des notables de la ville. Cette mort redistribue les cartes politiques et sociales : la place à prendre, c'est celle du conseil paroissial. Tous les foyers de la ville se retrouvent concernés, impliqués par l'élection qui se prépare. Et évidemment, cela réveille en eux les pulsions les plus sordides et secrètes.

Du suspense, une grande maîtrise narrative, des personnages ambivalents, un sens de la formule : rien ne manque, tout y est. "Reconversion" réussie pour J.K. Rowling !

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23 septembre 2014

John Irving : A moi seul bien des personnages

C'est ma première rencontre avec Irving, et ce fut un échec. Je n'ai pas accroché du tout avec l'écriture, et je me suis traînée le roman comme un boulet (je déteste ne pas finir un livre). Je me suis même demandé, plusieurs fois, si ce n'était pas un bête problème de traduction. Seule la fréquentation d'autres romans de cet écrivain pourtant fameux me le dira. Je ne compte pas renoncer définitivement. 

J'ai trouvé le contenu très ambitieux : non pas tellement à cause des thèmes abordés (la différence sexuelle et son acceptation dans les différents milieux sociaux à différentes époques, les conflits familiaux...), mais surtout sur le fait que tous ces thèmes soient concentrés sur un seul et même personnage. Alors, oui, ça explique le titre. (Ce dont je viens tout juste de me rendre compte - shame on me.) Mais ça a constitué pour moi un handicap à la fluidité du récit, et un réel blocage. Il arrive trop de choses au héros, et à d'autres personnages aussi d'ailleurs, pour que je réussisse vraiment à m'y attacher. Je me suis toujours sentie hors du récit. 

Bref, un échec, mais j'ai eu ce que je voulais : je sais ce que veut dire le mot "intercrural" :-)

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27 janvier 2014

Jens Christian Grøndahl : Quatre jours en mars

Challenge Petit Bac 2013 : 1ère grille! : un chiffre en littérature scandinave

Et voilà, toute dernière lecture pour le challenge 2013 ! J'ai tenu le pari ! 

Ce dernier titre s'incrit dans la lignée des autres titres lus récemment en littérature scandinave, à savoir les histoires de famille ; je dirais presque : les fresques familiales. En effet, ici, dans le roman de Grondahl, il y a de la matière : à la fois dans la longueur (plus de quatre cents pages) et dans le nombre de personnages. Le personnage principal, dans la tête duquel on se trouve la plupart du temps, est Ingrid, une femme de quarante-huit ans. Elle est divorcée, a un fils, et un amant, qui est marié. Quatre personnages de plus. Elle a une mère, elle-même divorcée, après avoir appris que son mari avait eu une autre femme et, surtout, un autre fils avant elle. Lequel fils a maintenant une femme et deux filles, et tous fréquentent et s'entendent très bien avec Ingrid et sa mère. Sept personnages supplémentaires. Quand on apprend que la grand-mère d'Ingrid a elle aussi eu deux maris, et bien sûr des parents, et que tout ce petit monde occupe au minimum un chapitre du livre, on a envie de dire "N'en jetez plus, la coupe est pleine !"

De par la construction narrative (quatre jours dans la vie d'Ingrid, dans lesquels on raconte aussi bien les faits présents que les souvenirs du passé), de par le type de personnages, ni admirables, ni complètement détestables, de par la fin, surtout, bien plus rocambolesque que le reste de l'ouvrage, ce récit m'a rappelé les histoires de Ian McEwan, en particulier Samedi, qui lui aussi se déroule dans une temporalité bien délimitée, avec une sorte d'unité de temps propre à la tragédie, et dont la fin aussi est inattendue. 

Cependant, cette lecture fut un peu longue. Si j'ai aimé, globalement, l'écriture et le scénario, il y avait tout de même des longueurs. Des personnages un peu trop difficiles à cerner à mon goût (la grand-mère, notamment). Des moments de flottement où on ne sait plus trop où on est, ni avec qui. 

La fin rattrape un peu cette impression mitigée ; je ne regrette tout de même pas cette lecture - qui, en plus, m'a rappelé quelques lieux visités cet été à Copenhague. 

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28 décembre 2013

Tanguy Viel : La disparition de Jim Sullivan

Challenge Petit Bac 2013 : 1ère grille! : un prénom en catégorie "Divers"

Une déception pour ce livre présenté lors d'une édition spéciale de l'émission "La Grande Librairie" sur France 5, dans laquelle étaient invités non seulement des écrivains (j'y ai découvert le visage d'Eric-Emmanuel Schmidt, d'Agnès Desarthe, mais aussi Sylvain Tesson, dont je m'apprête à lire le journal Dans les forêts de Sibérie, reçu à Noël), mais aussi des libraires de la région Rhône-Alpes, puisqu'exceptionnellement, l'émission avait été tournée dans les locaux de la librairie Decitre, à Lyon. Et ce roman de Tanguy Viel, dont j'ignorais l'existence jusque là, avait été présenté de manière tout à fait alléchante par un libraire de chez Lucioles, mon fournisseur le plus ancien. Je m'étais empressée d'aller l'acheter (moi qui n'achète que très, très rarement des romans neufs). 

L'idée était bonne : c'est le récit d'un écrivain qui veut fair, pour une fois, un roman "international". Par international, il entend un roman qui ne se situera pas en France mais aux Etats-Unis. Plus précisément à Detroit, Michigan, ce qui fonctionne nettement mieux pour les lecteurs qu'au pied de la cathédrale de Chartres. A partir de là, tous les ingrédients classiques du roman américain ne seront pas de trop pour donner corps à ce projet. En quatrième de couverture, le narrateur (l'écrivain, donc) déclare : "il fut vite très clair que beaucoup de choses se passeraient à Detroit, Michigan, au volant d'une vieille Dodge, sur les rives des grands lacs. Il faut clair aussi que le personnage principal s'appellerait Dwayne Koster, qu'il enseignerait à l'université, qu'il aurait cinquante ans, qu'il serait divorcé et que Susan, son ex-femme, aurait pour amant un type qu'il détestait." Et vous aurez droit aussi au motel de la route 66, au hockey sur glace, au barbecue sur la pelouse. Bref, un roman américain, quoi.
Mais attention : le roman qu'on a entre les mains n'est pas ce roman international écrit par notre narrateur, mais l'histoire de ce roman racontée par son créateur. Une mise en abyme pour le dire plus clairement. Quelque chose que les éditions de Minuit connaissent bien, elles qui ont publié les Nouveaux Romanciers. Mais, voilà, justement, où est le problème du roman de Tanguy Viel : il sonne bien trop comme un exercice de style qui arriverait un siècle trop tard pour être un véritable chef-d'oeuvre. C'est-à-dire que, pour ma part, j'aurais salué cet exercice s'il ne m'avait pas paru lu et relu ; dans le cas présent, la trop grande attention à la performance m'a complètement désintéressée de l'histoire à proprement parler. Les phrases sont interminables, mais n'est pas Claude Simon qui veut - et d'ailleurs, on n'est pas obligés d'aimer Claude Simon. 

Je ne sais pas quel était le but de Tanguy Viel, exactement : sur quel chemin souhaitait-il engager son lecteur ? Certes, cette parodie de la littérature américaine arrache parfois des sourires, elle fait réfléchir à tous ces romans qu'on a lus et appréciés sans noter cette abondance de clichés. Mais, encore une fois, cela ne va pas au-delà. J'ai commencé à m'ennuyer au bout des trois premiers chapitres. C'est dommage car le livre me semblait plein de promesses. 

 

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29 avril 2013

Chocolat

Et voilà, le retour en arrière est terminé : je connais le passé de Vianne Rocher, l' (une des) héroïne (s) du Rocher de Montmartre. J'ai découvert Lansquenet-sur-Tannes, j'ai connu Anouk plus jeune, Roux pour la première fois, et beaucoup d'autres personnages. 

Sans grande surprise, Chocolat utilise les mêmes ingrédients que sa suite (du coup, c'est plutôt l'inverse) : un grand soin apporté à la création d'une atmosphère, à la description des sensations, et à l'élaboration d'un personnage fort et fragile à la fois. Autre point commun : le choix d'une narration à plusieurs voix. Mais la différence réside dans le choix de ces voix : celle de Vianne, bien entendu, qui prédomine, mais aussi celle d'un personnage "ennemi", le curé du village, forcément hostile à l'arrivée d'une étrangère dont le credo semble être la gourmandise et la volupté - en pleine période de carême, qui plus est ! J'ai trouvé astucieuse l'idée de donner la parole à ce personnage, mais finalement, je me suis demandé si cela n'ajoutait pas à une certaine lourdeur du roman : Joanne Harris a tenu à maintenir à distance tout manichéisme, à explorer la part faible de ce personnage pour bien montrer que rien n'est tout blanc ou tout noir (même pas le chocolat, qui peut être au lait). On obtient certes une ode aux plaisirs de la vie, un réquisitoire des doctrines trop rigides et des privations imposées par l'Eglise ou la société bien-pensante, mais cette ode pâtit peut-être d'un manque de subtilité. On a l'impression que tout est prévu dès le début pour une fin heureuse, que Vianne ne peut jamais rien rater. 

Oui, mais, me direz-vous, c'est une sorcière ! En effet, les références à la sorcellerie et autres formes de magie sont présentes dans cet opus ; de façon un peu plus discrète que dans le suivant. Là, pour le coup, la subtilité et l'équilibre sont de mise. 

Un roman, donc, malin et gourmand, dont les pages se tournent avec plaisir, mais qui, à mon goût, n'arrive pas à la profondeur des Cinq quartiers de l'orange, qui reste pour l'heure mon roman préféré de cette auteure. 

 

PS : Une tablette de chocolat offerte au premier qui trouvera, dans la critique ci-dessus, une référence à Top Chef (c'est la finale ce soir !!) ET une quasi-citation d'une chanson de Goldman !

Donnez-moi vos réponses dans les commentaires, mais attention : je n'accepterai que les réponses donnant les DEUX références : pas la peine, donc, de griller vos cartouches si vous n'en avez repéré qu'une seule ! 

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25 février 2013

Vipère au poing

Un classique que je découvre et que je ne trouve pas si facile. Disons, par rapport à ce que je m'étais imaginée. Je n'en connaissais en fait que certains extraits, glanés çà et là dans certains manuels scolaires. Je les trouvais vifs, au style enlevé, de petites scènes de vie très réussies, notamment la suivante : 

    "Mme Rezeau se contint jusqu'au palier. Mais là... les pieds, les mains, les cris, tout partit à la fois. Le premier qui lui tomba sous la patte fut Cropette et, dans sa fureur, elle ne l'épargna point. Notre benjamin protestait en se couvrant la tête :
      "Mais, maman, moi, je n'y suis pour rien."
      Petit salaud qui l'appelait maman ! Folcoche le lâcha pour se ruer sur nous. Remarquez que, d'ordinaire, elle ne nous battait jamais sans nous en donner les motifs. Ce soir-là, aucune explication. Elle réglait ses comptes. Frédie se laissa faire. Il avait un chic particulier pour lasser le bourreau en s'effaçant sous les coups, en le contraignant à frapper à bout de bras. Quant à moi, pour la première fois, je me rebiffai. Folcoche reçut dans les tibias quelques répliques du talon et j'enfonçai trois fois le coude dans le sein qui ne m'avait pas nourri. Evidemment, je payai très cher ces fantaisies. Elle abandonna tout à fait mes frères, qui se réfugièrent sous une console, et me battit durant un quart d'heure, sans un mot, jusqu'à épuisement. J'étais couvert de bleus en rentrant dans ma chambre, mais je ne pleurais pas. Ah ! non. Une immense fierté me remboursait au centuple.
      Au souper, papa ne put ne pas remarquer les traces du combat. Il fronça les sourcils, devint rose... Mais sa lâcheté eut le dessus. Puisque cet enfant ne se plaignait pas, pourquoi rallumer la guerre ? Il trouva seulement le courage de me sourire. Les dents serrées, les yeux durs, je le fixai longuement dans les yeux. Ce fut lui qui baissa les paupières. Mais, quand il les releva, je lui rendis son sourire, et ses moustaches se mirent à trembler."

Cet extrait met en évidence le grand talent de Bazin pour tirer le portrait de ses personnages, en quelques lignes, quelques mots, même. Voyez les différentes expressions qu'il emploie pour désigner la mère : du froid "Mme Rezeau" à l'enfantin, mais non moins cruel, "Folcoche", sans parler de cette acerbe périphrase, "le sein qui ne m'avait pas nourri", ou de la condamnation sans appel qu'il réserve à son frère qui ose, trahison suprême, nommer cette femme "maman". Tout est dit, ainsi que l'impression qu'autour du narrateur tous se dérobent aux faits, et à la vérité. Quant à la "fierté" de l'enfant, elle se révèle, au fil des épisodes, être un désir - presque un besoin - constant de se mesurer à cette mère qu'il hait. Comme Frédie, l'aîné, répond à son frère : "Pour une fois que nous ne l'avons pas sur notre dos, fiche-nous la paix avec cette femme ! Tu gueules toujours contre elle, mais, ma parole ! on dirait que tu ne peux pas t'en passer." Et le narrateur d'écrire : "Effectivement. Jouer avec le feu, manier délicatement la vipère, n'était-ce point depuis longtemps ma joie favorite ? Folcoche m'était devenue indispensable comme la rente du mutilé qui vit de sa blessure."

J'ai l'air de m'être lancée dans une étude de texte, avec arguments et exemples, mais je voulais surtout dire que le récit du rapport entre la mère et l'enfant m'a passionnée du début à la fin, et que je l'ai découvert finalement plus subtil que ce que je croyais à la lecture de seuls extraits.

Malheureusement, j'ai découvert en même temps des passages plus retors, de nombreuses références au contexte politico-social de l'époque, qui, au lieu de m'aider à plonger dans l'univers de cette famille née d'une alliance entre deux bourgeoisies, m'ont surtout donné des complexes quant à l'étendue de ma culture historique. Je pense qu'un peu de documentation sera nécessaire avant toute relecture. 

On sort de cette lecture les yeux très secs, car on découvre un personnage au caractère aussi dur que les peines qu'on lui inflige. C'est vraiment cette dureté que j'ai retenue. J'apprends à la fin de ma lecture qu'il y a une suite, La mort du petit cheval, dans laquelle le héros peine à trouver le bonheur, même éloigné de sa mère. L'éditeur écrit : "Des années de haine ne l'ont pas préparé à l'amour et il faudra qu'il fasse son apprentissage." Or, c'est vraiment de cela qu'il s'agit : un enfant tout entier modelé par la haine, et, avant tout, par la sienne, celle qu'il a éprouvée toute sa jeunesse et qu'il recrache dans les pages de son récit, comme du venin, ciselé bien sûr par la force de l'écriture. La vipère, n'est-ce pas lui aussi ? 

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20 février 2013

Le rocher de Montmartre

Voici que j'ai envie de faire quelque chose que je n'avais pas encore fait : plumer sur ce livre avant de l'avoir terminé. 

Pourquoi ? Parce que mes impressions de lectrice ont beaucoup évolué entre le début de ma lecture et le moment présent, où je suis en train de tourner les dernières pages. D'où l'idée de tenir une sorte de "journal de lecture", relatant ces modifications qui se sont opérées en moi. Il est trop tard pour le faire en direct puisque, comme je l'ai dit, je l'ai bientôt fini, mais je peux essayer de recréer ce journal a posteriori, avant de lire la fin et de vous livrer mes toutes dernières impressions. 

Petits rappels avant de me lancer dans ce journal : j'ai découvert Joanne Harris il y a peu avec les Cinq quartiers de l'orange (voir ici). J'avais adoré. Et voici que je retrouve dans mes étagères un livre non encore lu de cette même écrivaine. Maintenant, cette nouvelle histoire de femmes et de secrets de famille me plaira-t-elle autant ? Tout ce que je peux savoir au début, c'est que l'imaginaire fera bien plus souvent irruption dans ce deuxième récit que dans les Cinq quartiers... 

Début de ma lecture (la semaine dernière environ), tout premiers chapitres. Problème. Je ne comprends pas. Je suis obligée de relire trois fois les premiers chapitres avant de comprendre qu'il y a trois narratrices différentes : Zozie de l'Alba, Vianne Rocher et sa fille Anouk. J'ai été trompée par la quatrième de couverture, qui présente la première comme le seul personnage principale de l'histoire, mais aussi par le fait que les personnages se ressemblent beaucoup, et qu'il est donc difficile de les différencier dans un premier temps. 
Du coup, cette lecture commence sous de mauvais auspices. J'avance laborieusement. Je ne suis pas conquise comme je l'avais été, dès les premières pages, par les Cinq quartiers de l'orange

Fin de semaine dernière, moitié du livre. Maintenant que j'ai compris qui était qui, l'histoire me plaît. J'ai envie de savoir ce qui va arriver aux personnnages. J'aime ce mélange de réalisme et d'imaginaire, cette manière de montrer que la magie est une chose très banale qui peut se pratiquer en plein coeur de Paris. Je comprends aussi pourquoi les personnages se ressemblent. Ce ne sont pas des femmes ordinaires, et je me doute très vite que quelque chose de plus ou moins mystérieux les relie. 
Il n'empêche que je trouve le roman inégal. Certains passages sont vifs et beaux en même temps. D'autres traînent en longueur et on se demande s'ils ont une réelle fonction. On répète souvent les mêmes choses. Les réactions des personnages sont parfois trop prévisibles, ou bien, au contraire, on s'attend à ce qu'il se passe quelque chose, et ce quelque chose intervient des pages et des pages plus loin, sans pour autant qu'il n'y ait eu beaucoup d'éléments indispensables entre deux. 

Dimanche soir, une bonne partie de la deuxième moitié du livre. Ah, c'est amusant, on retrouve des lieux et des noms qui ne peuvent manquer de rappeler les Cinq quartiers... Coïncidence ? Clin d'oeil ? Peu importe, c'est assez agréable, on se sent en terrain connu. 

Hier soir, derniers chapitres. Ca y est, je suis mordue, je ne peux plus m'arrêter. Je trouve toujours certaines longueurs, certains passages un peu obscurs ou qui n'apportent rien à l'histoire, mais je suis captivée par l'histoire et fascinée par les transformations de certains personnages que l'on voit d'un oeil tout neuf. Me voici contrainte de m'empêcher d'aller plus loin, de fermer le livre malgré moi, pour ne pas finir trop vite, et me garder un petit réconfort en ce mercredi après-midi rempli de tâches ingrates et obligations diverses. 

Toutes dernières pages, il y a une heure. Un peu déçue... En fait, j'ai tout découvert hier soir, ou presque. De mystère, il n'y en avait pas tant que cela. On devine ce qui va se produire. Cela dit, la fin est belle, elle laisse un joli goût dans les yeux. 

Internet. Il y a quelques minutes. Voilà-ti-pas que je découvre que Chocolat (roman que je savais déjà être de Harris, en plus d'avoir été adapté au cinéma avec Binoche et Depp) est en fait l'histoire précédant Le rocher de Montmartre. Moi qui me demandais pourquoi, même à la fin du livre, on en savait encore si peu sur cette histoire de boulangerie à Lansquenet et les évènements qui ont poussé Vianne, Anouk et Rosette à quitter le village pour Paris ! 
Il va donc sans dire que j'ai, à présent très envie de lire ce fameux Chocolat. Tout en ayant peur d'être déçue car je crains que ça ne ressemble terriblement aux Cinq quartiers... (sorti après, mais que j'ai lu avant). 

En tout cas, j'ai découvert ici un nouveau filon littéraire que je me promets de suivre ! 

 

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24 décembre 2012

Noël en orange

Je n'ai pas posté depuis longtemps, la faute à plusieurs causes associées. Me revoici enfin. Je prévois des nouveautés pour l'année 2013, mais pour l'instant, je n'en dis pas plus. J'ai déjà fort à faire pour rattraper mon retard : ne croyez pas que je n'ai pas lu ces derniers temps, loin de là ! J'ai moultes chroniques en attente. 

Je commence avec une chronique "groupée". Je ne souhaitais pas la faire auparavant, en voici l'explication : j'ai participé sur le forum Neoprofs à un swap, c'est-à-dire un échange de cadeaux de Noël par correspondance. Nous étions soumis à un thème, Noël autour du monde ou Noël en couleurs. J'avais choisi "Noël en orange" par clin d'oeil à mon nom de famille et à celui de ma swappée... Cela m'a amenée à faire plein de choses avec mes mimines ou, plus simplement, à en dégoter à droite et à gauche, des choses qui décorent, des choses qui se mangent, des choses qui marquent les pages, des choses qui sentent bon, et... des choses qui se lisent. 

Trouver un livre, au moins, sur le thème "Noël en orange" n'a pas été simple. J'ai trouvé toutefois un premier titre totalement adapté : 

Parfait, me direz-vous ! Oui, vous répondrai-je, pour le thème, mais moins pour le contenu. Il s'agit en fait de ce qu'on peut appeler un "roman du terroir". A savoir, l'histoire d'une institutrice arrivant en début d'année scolaire dans l'école laïque d'un village de Corrèze farouchement mené par le curé. Nous sommes en 1913, et la politique menée par Jaurès rencontre encore de solides opposants. Non contente de mener son combat contre l'emprise de l'Eglise sur l'école, l'institutrice en question se met également en tête de faire passer le certificat d'études à une adolescente illettrée que tout le monde, dans le village, prend pour une attardée. 
Oui, ça fait beaucoup, je vous l'accorde. Beaucoup de bons sentiments, trempés dans une plume qui fait la part belle au patois de la région. L'histoire se lit bien, mais le style n'a rien de particulièrement recherché ou d'original. Pensant que ce genre littéraire pouvait ne pas plaire à tout le monde, j'ai donc éliminé ce premier résultat. 

Autre découverte, mais non conforme à ce que je recherchais : 

Un roman de Jostein Gaarder, l'auteur du Monde de Sophie, ce récit qu'on fait souvent lire aux ados pour les initier à la philosophie. Je n'en ai personnellement pas gardé un souvenir impérissable : l'histoire était trop invraisemblable à mes yeux, j'avais l'impression que tout n'était que prétexte aux commentaires érudico-philosophiques, sans véritable intérêt narratif. J'ai en revanche été agréablement surprise par La belle aux oranges : là, l'invraisemblance du récit est totalement assumé par le personnage, qui montre bien son incrédulité vis-à-vis des évènements qu'il croise au cours de son histoire. Toutes ces rencontres fortuites avec une belle inconnue aux bras chargés d'oranges, dont il tombe immédiatement amoureux au point de traverser le continent pour la retrouver, trouvent finalement une explication, que l'on accepte même si elle semble trop belle pour être vraie - car, finalement, parfois, la vie présente ce genre de situations. Mais cette belle histoire d'amour, dont le narrateur souligne régulièrement ses ressemblances avec les contes de fées les plus célèbres, est encadrée par un autre récit, celui du fils, beaucoup plus réaliste. Le mélange fonctionne très bien, et je suis restée sous le charme de cette belle histoire, joyeuse et triste à la fois. 
Ce roman-là a été écarté parce qu'il est malgré tout marqué par un style qui s'adresse plutôt à un public jeune. Ne sachant pas si cela parlerait à ma swappée, j'ai laissé tomber. 

Ma troisième lecture a failli être la bonne : 

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J'ai beaucoup aimé les deux premiers tiers de ce roman, grâce à leur style incisif, leur humour caustique mais très efficace, parfaitement adapté à ce récit d'une adolescente qui se libère peu à peu de l'emprise de sa mère, fervente croyante et pratiquante, aux idées bien arrêtées. C'est au moment où la narratrice découvre son homosexualité qu'elle commence à se poser des questions sur les limites des pratiques religieuses qu'elle acceptait, et même vénérait jusque là, par dévouement total à sa mère. Peu à peu, les questions se muent en revendications, puis en actes de révolte. 
J'ai malheureusement décroché à la fin. Le style se faisait de plus en plus elliptique, faisant une telle place à l'implicite que j'ai fini par ne plus comprendre vraiment ce qui se passait dans l'histoire. Je pense qu'une relecture me permettrait d'apprécier pleinement ce livre, que je n'ai donc pas envoyé par peur que ma swappée ait les mêmes impressions que moi. 

Finalement, the winner was : 

Il se trouve que ma swappée avait déjà lu ce livre - grrrr, raté ! Pour ma part, c'était une découverte, et une bonne. J'ai été complètement happée par cette histoire de secrets de famille, très bien racontée, avec beaucoup de suspense, mais de finesse aussi. Le récit alterne deux époques : les années 40 et notre époque actuelle. Au début de l'Occupation, une veuve s'accuse du meurtre d'un Allemand, et, indirectement, de la fusillade d'une dizaine de villageois qui avaient été soupçonnés de ce meurtre. Evidemment, toute la famille - elle et ses trois enfants - deviennent indésirables au village et doivent s'exiler. Des années plus tard, la plus jeune des enfants revient au village avec un autre nom et reconstruit petit à petit tout ce que sa mère avait perdu. Parallèlement, elle tente d'en apprendre sur son passé à travers le journal de sa mère. Elle redécouvre cette femme que tous trouvaient acariâtre, cruelle et insensible. Quant au lecteur, c'est l'histoire de toute la famille qu'il découvre au fur et à mesure, et les secrets ne se trouvent pas forcément là où il le pense. 
J'ai trouvé qu'il s'agissait d'une lecture idéale à offrir, à la fois prenante, et sans prétention, sans difficulté particulière. J'espère que ma swappée aura eu plaisir à relire ce roman ! 

J'ai aussi envoyé ceci, sans avoir eu le temps de le lire : 

Je me suis fondée sur plusieurs bonnes critiques trouvées ici et là. J'attends les impressions de ma swappée pour en tenter ou non la lecture ! 

Posté par lapetitemu à 14:59 - - Commentaires [7] - Permalien [#]
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