14 octobre 2017

Antoine Dole : Naissance des coeurs de pierre

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Et revoici dans mes rayonnages l'un de mes auteurs favoris en littérature jeunesse : Antoine Dole, dont j'ai déjà beaucoup parlé sur le blog (voir la table des matières). 

Chaque sortie d'un de ses romans est en soi, pour moi, un événement ; celle-ci l'est encore plus car ce roman a reçu une mention spéciale lors du prix Vendredi. Un rapide mot sur ce tout nouveau prix littéraire, proposé par le Syndicat National de l'édition : un jury composé de journalistes et de deux écrivaines de renom, Marie Desplechin et Sophie Van Der Linden, une chouette sélection avec du Jean-François Chabas, Stéphane Servant, Anne-Laure Bondoux, ainsi qu'un premier roman, Colorado Train de Thibault Vermot, découvert par les éditions Sarbacane, et qui a d'ailleurs eu l'autre mention spéciale du jury. Le grand vainqueur a été le roman d'Anne-Laure Bondoux, L'aube sera grandiose. L'histoire d'une mère et d'une fille qui passent la nuit dans une cabane en solitaire. Décidément, la famille est à l'honneur en cette rentrée littéraire, comme en atteste la dernière Grande Librairie, qui accueillait les auteurs suivants pour leurs livres aux titres explicites : Christophe Honoré, Ton père, Saphia Azzedine, Sa mère (tout un programme !), Alexandre Jardin, Ma mère avait raison, ainsi que la fille de Desproges qui publie Desproges par Desproges aux éditions du Courroux. Une bien chouette émission, avec en plus Vincent Delerm au piano : à voir ou revoir sans attendre !

Si j'ai l'air d'avoir digressé quelque peu, n'en croyez rien : je parlais de famille, elle est au coeur de ce roman plutôt atypique dans la bibliographie d'Antoine Dole. Je le savais déjà touche-à-tout : capable des romans les plus violents, comme Laisse brûler ou K-cendres, comme de courts récits humoristiques à destination des plus jeunes, chez Actes Sud Junior ou aux éditions du Rouergue. Ici, c'est encore un nouveau genre qu'il explore, celui de la dystopie. Un genre prédominant dans la littérature jeunesse actuelle, comme le regrette un peu Sophie Van Der Linden, mais attention : Antoine Dole n'est jamais exactement là où on le pense être. Naissance des coeurs de pierre entremêle deux récits : l'un se déroulant dans un "Nouveau Monde" effrayant, où les enfants, à douze ans, doivent subir un traitement destiné à effacer les émotions, et l'autre dans notre monde bien connu (qui serait donc l'Ancien ?...), où une adolescente au trop plein d'émotions se prend d'amour pour un surveillant de son lycée. Et, finalement, plus qu'une simple contre-utopie, c'est un roman à clés, doublé d'un roman à chute, qui se révèle plus riche et plus profond qu'il n'y paraissait au premier abord. 

Je dois reconnaître en effet que j'ai été un peu circonspecte au début de ma lecture. Ce Nouveau Monde dans lequel vit Jeb, le premier personnage principal, me faisait diablement penser à l'univers des romans de Lois Lowry, dont je reparle très bientôt chez la petite Mu, car j'ai lu récemment Le Fils, dernier tome de la tétralogie entamée avec Le passeur. Des pilules qui effacent les émotions : du déjà vu. Et la manière d'écrire et de décrire cet univers et la façon dont Jeb cherche à s'en extraire ne me semblait guère originale. De même, l'histoire d'Aude, cette lycéenne hypersensible, me paraissait presque fade au regard de ces pages très dures mais très belles que j'avais déjà lues dans les romans les plus crus d'Antoine Dole sur l'adolescence, la jeunesse, les sentiments, les relations. 

Et puis le ton s'est infléchi peu à peu et j'ai retrouvé, justement, cette plume juste et forte que j'aime tant. Des romans qui mettent à l'honneur les émotions et leur pouvoir, de cette façon-là, il n'y en a finalement pas tant que ça. La réflexion est certes la même que chez Lois Lowry - un monde dénué d'émotions est-il vraiment souhaitable ? - mais ici l'écriture est plus ciselée, et on entre vraiment dans l'intériorité des personnages. Enfin, la chute (qui commence dès les premiers chapitres) m'a réellement surprise, et a apporté beaucoup d'authenticité et de vraisemblance aux deux histoires. 

De plus, comme cela m'arrive parfois, et me réjouit à chaque occurrence, cette lecture est entrée en parfaite résonance avec d'autres toutes récentes, ou avec des découvertes culturelles au sens plus large. J'ai parlé de ces romans de famille découverts chez la Grande Librairie (mais pas encore lus ; celui d'Honoré me tente beaucoup, ainsi que celui d'Isabelle Monnin, Mistral perdu ou les événements).  J'ai parlé aussi de Lois Lowry, car impossible de ne pas faire le rapprochement entre ces deux dystopies. Mais il se trouve que je viens aussi de finir la lecture des Etats d'âme de Christophe André, ce psychothérapeute adepte de la méditation en pleine conscience, entre autres. Une lecture non fictionnelle qui éclaire pleinement la réflexion sur les émotions menée par Antoine Dole à travers ces personnages d'adolescents qui refusent d'être anesthésiés. 

Une vie sans émotions, souhaitable ? Certainement pas, si elle nous prive du plaisir de dévorer de belles lectures comme celles-ci ! 

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10 août 2017

Joël Dicker : Le Livre des Baltimore

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On ne présente plus Joël Dicker, qui avait déjà fait un carton avec son précédent roman, La vérité sur l'Affaire Harry Quebert, obtenant entre autres le Goncourt Lycéen 2012. Un jeune auteur à la belle gueule (que l'éditeur partage gentiment avec nous en quatrième de couverture). Mais si jamais vous ne le connaissiez pas encore, tant mieux : cet article sera l'occasion pour moi de vous recommander plus vivement son troisième roman, le dernier en date, que j'ai trouvé bien meilleur que Harry Quebert

Cet Harry Quebert, je l'ai lu il y a quelques temps déjà. J'avais été attirée par la couverture (Portrait of Orleansun tableau de Hopper, ce peintre qui arrive à donner du mystère au quotidien), et la promesse d'un roman à rebondissements, un "page turner" comme disent les Américains. Je l'avais aimé, mais sans plus, finalement. Deux histoires s'y mélangeaient : une affaire policière, et la vie d'un jeune écrivain en mal d'inspiration qui trouvait justement le sujet de son prochain livre dans l'histoire policière en question, car l'accusé était son mentor en écriture (le fameux Harry Quebert). Autant l'histoire policière était bien ficelée, avec ce qu'il faut de mystère et de péripéties, autant l'autre histoire, correspondant au moment présent, m'avait moins passionnée. Un peu trop "métalittéraire", avec d'assez grosses ficelles : en gros, un roman qui explique comment on fait pour écrire un roman. Dans cet article de Slate, "Joël Dicker est-il un bon écrivain ?", la journaliste en conclut que oui et reconnaît avoir finalement apprécié ces ficelles. Bon, ce n'est pas pour rien que le roman a eu du succès, quand même. 

Mais là, avec Le Livre des Baltimore, on a un véritable page turner, qui prend pour thématique une famille et ses secrets : ingrédients infaillibles d'un bon récit à suspense. Même personnage principal que dans le roman précédent (Marcus Goldman, le jeune écrivain), même composition avec une double narration : le moment présent, où Marcus s'apprête à écrire son nouveau livre, en même temps qu'il retrouve Alexandra, son ancien grand amour, et le passé, avec l'histoire passionnante de la famille Goldman. 

Cette famille est binaire : il y a Marcus et ses parents, qui, vivant à Montclair, sont appelés "les Goldman de Montclair", et l'oncle, la tante et les deux cousins, vivant à Baltimore, surnommés donc (vous n'allez pas en revenir) "les Goldman de Baltimore". Mais derrière ces innocentes appellations se cache une rivalité pernicieuse car masquée sous d'apparentes bonnes relations. Les Baltimore (surnom raccourci) surpassent en tout les Montclair : plus brillants, plus riches. Plus heureux ? C'est en tout cas ce dont Marcus, qui passe toutes ses vacances chez ses cousins, est persuadé. Evidemment, le but du roman est de déconstruire les apparences, de montrer que le bonheur et la jalousie ne sont pas forcément du côté que l'on croit. 

Le fait qu'il y ait davantage de personnages que dans Harry Quebert joue en faveur du plaisir de lecture. Car plus de personnages, cela signifie plus de destinées qu'on a envie de connaître, plus d'interactions et donc plus d'intrigues (amicales, fraternelles, amoureuses...). Les éléments du suspense sont aussi, je trouve, plus habilement distillés que dans le roman précédent. Des éléments apparaissent assez vite au lecteur, mais certains détails (pas si anodins) sont retenus par le narrateur (donc, par l'auteur) jusqu'au bout. 

La notion de métalittérature est présente aussi. Et avec encore plus d'humour et d'autodérision (en tout cas, de réflexion sur sa propre image) que dans le roman précédent. Après La vérité sur l'Affaire Harry Quebert, Joël Dicker est devenu célèbre. Dans Le Livre des Baltimore, il se met en scène, en interrogeant tout à la fois cette célébrité et l'impact qu'elle peut avoir sur la vie personnelle, les actes que l'on se retrouve à faire pour obtenir, sinon la célébrité, du moins une certaine aura dans les yeux des personnes qui comptent autour de nous (ou dont on croit qu'elles comptent), et cet entremêlement incessant de la vie publique et de la vie privée. Le Livre des Baltimore est une fausse autobiographie, dans laquelle l'écrivain imaginé par Joël Dicker se met à raconter ses histoires de famille. On y croit comme si Joël Dicker lui-même, après avoir écrit son premier best-seller, avait rédigé un "roman de la maturité", sur sa vie intime. Et en même temps, l'auteur nous rappelle sans cesse qu'il ne s'agit, en fin de compte, "que" de littérature. Or, pour lui, ce n'est pas rien : dans les derniers mots du roman (ce n'est pas un spoiler puisqu'ils sont repris en quatrième de couverture) : "Pourquoi j'écris ? Parce que les livres sont plus forts que la vie. Ils en sont la plus belle des revanches. Ils sont les témoins de l'inviolable muraille de notre esprit, de l'imprenable forteresse de notre mémoire."

Alors, pourquoi Joël Dicker écrit-il ? Pour nous faire rêver, nous émouvoir, nous faire haleter d'impatience, ou bien pour lui-même ? La question n'a que peu d'importance, pas plus que de se demander si, oui ou non, Joël Dicker est un bon écrivain : Le Livre des Baltimore est un bon livre. Lisez-le ! 

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19 septembre 2016

#Rentrée littéraire : Mikaël Thévenot, Flow (tome 2)

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Je retrouve Josh et ses aventures après quelques mois. Rappelez-vous, c'était ici : l'histoire d'un adolescent qui se découvre le pouvoir de capter le flot des pensées autour de lui, et dont le quotidien devient rocambolesque quand un mystérieux internaute le contacte... 

Nous retrouvons Josh, fraîchement revenu des Etats-Unis, et sacrément secoué par une rencontre absolument inattendue, à la toute fin du tome 1. Non, non, ne me suppliez pas : je ne révèlererai rien ! Après ce coup de théâtre, il devient nécessaire à Josh de se confier, et pas seulement à son meilleur ami Axel, avec qui il a partagé le début de ses aventures. Toutes les personnes importantes pour Josh sont alors mises dans la confidence de son "superpouvoir" et de tous les événements qui lui sont reliés. Pour ne pas vous spoiler quoi que ce soit, il me suffira de vous dire que Josh va très vite retourner aux Etats-Unis, et qu'il sera aidé par Kyle, un ancien agent du FBI - que le lecteur a rencontré dans le tome 1 à travers les nombreux flash-backs, qui revenaient sur l'enfance de Josh aux States... 

Il se passe beaucoup de choses dans ce tome 2, plus que dans le premier. Arrivée à la moitié du livre, et sachant déjà qu'il n'y avait pas de tome 3, je me suis demandée comment l'auteur allait faire pour rassembler la plupart des péripéties et le dénouement dans ce qui restait de pages. De fait, sur l'ensemble des deux volumes, le récit souffre quelque peu d'un problème de rythme, à mon sens. Peut-être aurait-il fallu consacrer moins de temps à la présentation de certains personnages ou à certaines intrigues secondaires. Mais c'est souvent le propre des romans jeunesse d'aventure : les romanciers cherchent à maintenir un équilibre entre tout ce qui fait avancer l'action et qui fait du roman un thriller, d'une part, et tout ce qui en fait un récit proche des lecteurs, avec davantage de touches réalistes, d'autre part. Cet équilibre est toujours assez fragile. Pour Flow, je crois que j'aurais préféré davantage de rocambolesque et moins de détails concernant la vie quotidienne de Josh, le lycée, les repas en famille... Cela aurait, en outre, donné plus de crédibilité au personnage de Josh, qui apparaît au lecteur comme un adolescent à la fois très banal et capable d'agir aussi bien, voire mieux qu'un agent d'une organisation nationale. 

Au final, j'ai quand même lu avec plus d'avidité ce deuxième tome, qui remplit parfaitement son rôle : on veut assembler les pièces du puzzle et savoir comment Josh va s'en sortir. Il reste matière à creuser : Josh pourrait certainement vivre d'autres aventures, avec ce pouvoir qu'il apprend seulement à maîtriser et qui peut s'avérer si pratique et si dangereux à la fois... 

Et d'un pour le TTT de la rentrée littéraire

Suite de ma collaboration avec les éditions Didier Jeunesse

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11 juillet 2016

Mikaël Thévenot : Flow

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[Toutes mes excuses pour l'erreur qui subsistait depuis 10 jours dans le prénom de l'auteur...]

Ce premier roman d'un auteur passionné de musique vient tout juste de sortir. Concernant l'homme, quelqu'un dont le film préféré est Un air de famille (dixit son éditeur) ne peut pas être quelqu'un de mauvais. Peut-être quelqu'un d'un peu curieux, dans tous les sens du terme, qui, à la question "Qu'aimerais-tu avoir comme superpouvoir ?", aurait répondu : "Lire dans les pensées". 

C'est en effet ce qui arrive à son jeune héros, Josh, un lycéen franco-américain. Plus précisément, il commence par ressentir de violentes migraines, auxquelles lui et son entourage finissent par s'habituer, avec résignation : rentrer chez soi, se mettre dans le noir, dans un silence absolu. Jusqu'au jour où, alors qu'une migraine plus terrible que les autres arrive à Josh pendant un contrôle de maths, il se rend compte qu'il peut capter les pensées de ses camarades de classe. Un rebondissement en entraînant un autre, il est bientôt contacté par un "mystérieux internaute" qui a l'air d'en savoir long sur ce pouvoir non moins mystérieux, qu'on peut définir par la capacité à capter le "flot" intérieur des personnes qui entourent Josh.

J'ai parlé de superpouvoir : on pourrait s'attendre à un récit de superhéros, de superantihéros, ou quelque chose de ce genre dans la mouvance d'un film comme American Hero, mais pas du tout. Josh refuse de se servir de ce pouvoir pour autre chose qu'assouvir sa curiosité et, surtout, calmer ses migraines. D'ailleurs, quand son ami Axel lui conseille de chercher une table de poker et de se faire le plus d'argent possible, Josh rétorque : "Bien sûr, bien sûr, [...] sauf que là, on est à Poitiers, pas à Las Vegas." Mickaël Thévenot affirme ici sa volonté de rester dans un terrain "réaliste", si l'on peut dire. Aucune explication, rationnelle ou non, ne sera d'ailleurs donnée dans ce premier tome : peut-être dans le prochain ? 

C'est donc bien du côté du roman policier ou, du moins, du récit à suspense que l'auteur nous emmène. Une absence marque en effet la vie de Josh depuis son plus jeune âge : celle de sa mère, morte dans des circonstances mystérieuses alors que la famille habitait encore aux Etats-Unis. Un autre récit s'entrecroise avec l'histoire de Josh : celui de l'agent fédéral Kyle Chester qui, douze ans plus tôt, enquête sur l'agression de Leonard Cooper, un médecin collègue de la mère de Josh...

Ce deuxième récit est moins fourni que l'histoire de Josh, et laisse peut-être un peu le lecteur sur sa faim. Mais on comprend aisément qu'elle ne sera qu'un éclairage à tous les mystères qui entourent l'adolescent, et on devine que les deux histoires se rejoindront à un moment ou à un autre. J'ai été captée par les rebondissements et le suspense surtout dans la deuxième moitié du livre. La peinture de la vie quotidienne de Josh m'a moins convaincue. Trop de détails qui se veulent réalistes ne cadrent pas toujours avec le rocambolesque nécessaire pour donner de l'action au récit. La fin, en tout cas, joue parfaitement son rôle de chute, tout en nous laissant avec beaucoup de questions : rendez-vous le 3 octobre pour le tome 2 ! 

Suite de ma collaboration avec les éditions Didier Jeunesse

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16 juin 2016

Sandrine Beau : La porte de la salle de bains

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Je vous avais parlé de Hors de moi, de Florence Hinckel, un récit sur la grossesse adolescente que j'avais beaucoup aimé, par la simplicité et la sincérité de son approche. Le roman de Sandrine Beau est publié dans la même collection, Ego, des éditions Talents hauts. On y trouve aussi Mauv@ise connexion, un roman sur le cyber-harcèlement que je n'ai pas lu mais dont j'ai entendu parler, et bien d'autres récits sur des thèmes-clé de la vie adolescente. A cet éditeur, on doit aussi Le zizi des mots et des livres de toutes sortes sur les préjugés, les stéréotypes, les différences. 

La porte de la salle de bains, c'est un roman tout simple (de lecture plus facile que Florence Hinckel, avec un personnage plus jeune, aussi), sur un sujet qui ne l'est pas. Ce sujet, au début, on pense que c'est "tout simplement" la puberté et les transformations qu'elle apporte aux corps des jeunes personnes. En effet, c'est le point de départ de l'histoire : Mia commence à avoir des seins. Bon. Le premier tiers du livre s'attache à donner un cadre à ce point de départ, en présentant les membres de la famille : le petit frère, la mère d'abord célibataire, puis nouvellement en couple, et, donc, le nouveau compagnon qui joue le rôle du père à la maison. 

Mais le jour où ce beau-père rentre dans la salle de bains pendant que Mia se douche, elle est gênée. De gênée, elle devient méfiante : en effet, la situation se reproduit. Jusqu'à ce que le doute ne soit plus permis, ni pour elle, ni pour le lecteur. Sauf qu'évidemment, Mia n'est encore qu'une enfant, aux prises avec une situation très compliquée, source de honte, de culpabilité, d'incertitude. Le lecteur, lui seul, est capable de mettre les mots d'abus sexuel sur la chose. Mia ne le peut pas. Tout ce qu'elle sait, c'est que la vie quotidienne, qui avait l'air si simple et légère au début de l'histoire, a viré pour elle au cauchemar. 

C'est la force de ce récit : amener ce thème très dur (non seulement l'abus sexuel, mais au sein de la famille, qui plus est) par un enchaînement de faits, vus comme ils peuvent être vus par une jeune adolescente. Elle n'est ni plus bête, ni plus mûre qu'une autre fille de son âge. Elle sait qu'il y a des choses qui ne se font pas, mais elle ne sait pas comment agir. Elle veut à la fois protéger (sa mère, son petit frère) et être protégée. Elle trouve des stratagèmes, comme d'aller se doucher chez sa grand-mère, qui peuvent paraître bien futiles mais représentent son seul bouclier. 

La fin est ce qu'elle doit être : positive pour véhiculer un message d'espoir aux jeunes lecteurs. Ce n'est pas tellement cela qui m'a gênée, mais la manière dont les choses se déroulent : un peu trop simples pour être réalistes. Cela correspond, certes, au ton donné par le récit, mais j'aurais apprécié un peu plus de nuances, sans supprimer la happy end, pour montrer qu'une solution existe, même si elle passe par une succession d'étapes. 

Hormis les toutes dernières pages, donc, j'ai trouvé ce roman très réussi et moins simpliste qu'il n'en a l'air dans les premières pages. A mettre entre toutes les mains, y compris les plus jeunes. 

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03 juin 2016

Des suites et des fins, épisode 2 : Anne B. Ragde, L'héritage impossible

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Chez la petite Mu, Anne B. Ragde, ça commence ici, avec La terre des mensonges, et ça continue là, avec La ferme des Neshov.

J'avais beaucoup aimé le premier tome. J'avais été - un peu - déçue par le deuxième. J'ai été décontenancée par le troisième.

Plus de deux ans après les avoir laissés, j'ai donc retrouvé Torunn, la fille/nièce, qui a repris la ferme, Margido, qui s'occupe toujours de ses cadavres, Erlend et Krumme, le couple de Copenhague qui vont bientôt devenir papas, et "le vieillard", à la fois frère, père et grand-père. Mais j'ai eu l'impression de ne plus les reconnaître. Torunn est très fatiguée par l'exploitation de la ferme, et complètement perdue quant à son avenir. Rien que de très normal, mais les passages la concernant sont assez répétitifs, et on finit par avoir envie de prendre les choses en main et d'agir à sa place. Erlend est terrifié à l'idée d'avoir un enfant, et en même temps il trépigne d'impatience. J'ai retrouvé la fantaisie du personnage, mais presque poussée à l'excès. Certains passages s'attardent sur des détails qui m'ont paru sans importance. Margido est toujours aussi difficile à cerner - mes attentes concernant ce personnage n'ont donc pas été comblées. D'autres personnages apparaissent : Kai Roger, prétendant assidu mais éconduit de Torunn, Jytte et Lizzi qui portent les enfants d'Erlend et Krumme, et Kim, un architecte dont Erlend est très jaloux. Mais je les ai trouvés assez fades, en tout cas l'écriture ne leur donne pas assez corps. Bref, je n'ai pas retrouvé la saveur de ces personnages atypiques que j'avais goûtée dans les premiers tomes.

L'histoire n'avance pas non plus beaucoup, ce que j'avais déjà constaté dans le deuxième tome. Un rebondissement intervient au bout de deux tiers environ, mais il ne débouche sur rien de spectaculaire. La fin en est un peu décevante. Seul un passage, avant la fin, montre le personnage de Torunn avec plus d'intensité et instaure une certaine tension. J'aurais aimé que le roman soit davantage à cette image.

Finalement, la lecture du premier tome peut se suffire à elle-même. C'est encore celui où les personnages se découvrent le plus, et pour ce qui est de la suite, le lecteur peut l'inventer à sa guise. D'autres romans d'Anne B. Ragde ont été traduits, je compte sur eux pour atténuer ma déception.

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16 avril 2016

Stieg Larsson : Les hommes qui n'aimaient pas les femmes

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Je suis totalement passée à côté lors de sa sortie, que ce soit le livre ou le film. Non par distraction, davantage par manque d'intérêt. Les couvertures, les affiches, rien ne me donnait tellement envie. Pourtant, quelques années plus tard, devenant une fervente lectrice de littérature scandinave, il fallait bien que j'essaye, quand même. J'ai failli le faire lors du challenge Petit Bac 2013, pour la catégorie "sentiments", mais le manque de temps m'avait fait préférer une autre oeuvre plus courte. Et là, je croise à nouveau sa route dans une petite bibliothèque, alors, allons-y.

Mais ce fut une grande déception. Il n'y avait pas de raison que ça ne me plaise pas : j'aime les polars, j'aime la Suède, je n'ai pas peur du sordide (j'ai lu bien pire, avec Herbjorg Wassmo, par exemple), ni des gros pavés à suites. L'histoire a tout pour passionner : une enquête qui retourne dans le passé, même si on se doute bien dès le début que la page n'est pas tournée, des personnages eux-mêmes aux prises avec des passés ou des présents compliqués, des intrigues apparemment sans lien mais qui finissent par se croiser... Ce qui n'a absolument pas pris avec moi, c'est l'écriture. Je l'ai trouvée d'une platitude extrême, et parfois proche du verbiage. C'est-à-dire que j'ai souvent eu l'impression que l'auteur prenait ses lecteurs (donc, moi) pour des imbéciles, en explicitant chaque raisonnement, chaque sous-entendu des personnages, en enchaînant des paragraphes superflus, répétitifs. Trop de phrases, trop de mots, ce qui explique la taille conséquente du roman. Ma lecture fut souvent laborieuse, au point que, parfois, lisant en diagonale pour essayer de ne pas décrocher définitivement, je ratais une information, ce qui m'obligeait à revenir en arrière, et rendait la lecture encore plus longue. Pourtant, ce n'est pas le suspense qui manquait, ni les rebondissements (quoique, la première moitié du roman en manque significativement). Je n'avais pas envie d'arrêter définitivement de lire, mais j'ai dû me forcer pour aller jusqu'à la clé de l'énigme.

Autre problème : paradoxalement, malgré cette écriture maximaliste, j'ai eu beaucoup de mal à cerner les personnages. Peut-être un peu moins Lisbeth que Mickael, mais quand même. Prenez la scène où elle "punit" son nouveau tuteur, maître Nils Bjurman : le portrait donné par l'auteur de Lisbeth, si long soit-il, ne prépare pas au déchaînement de violence qu'elle laisse éclater face à sa victime. On a beau être plongé dans la tête des personnages, les phrases que l'auteur en sort manquent de profondeur psychologique. J'ai aussi été confrontée à ce problème étrange que j'avais déjà rencontré dans Les chaussures italiennes de Henning Mankell : on peut lire de longs dialogues sans aucune indication de l'émotion des personnages, de leur intonation. Et, seulement à la fin, on apprend que Mickael était "furieux", Erika "bouleversée"... Les dialogues apparaissent alors comme une sorte d'obligation d'écriture, mais on pourrait les faire disparaître sans nuire au portrait des personnages.

Bref, j'ai été la première surprise de me sentir si déçue. Peu de critiques sont négatives. J'en ai lu par-ci par-là, mais qui ne relèvent pas exactement les mêmes "défauts" que moi.

Pour de la vraie lecture scandinave addictive, lisez plutôt Mons Kallentoft ou Anne B. Ragde, plus drôles, mieux écrits, avec des personnages plus profonds.

 

Néo-défi lecture 2016 : Un livre qui se passe sur une île (bon, pas entièrement, mais c'était pour changer un peu de Robinson et autres Vendredi)

20 janvier 2014

Rikka Pulkkinen : L'armoire des robes oubliées

Challenge Petit Bac 2013 : 1ère grille! : un objet en littérature scandinave

Par coïncidence, ce livre s'ouvre sur la même thématique que ma précédente lecture, Maudit soit le fleuve du tempségalement faite dans le cadre de la dernière colonne de mon challenge. A savoir, une mère de famille, grand-mère à présent, apprend qu'elle est atteinte d'un cancer, et le roman nous offre son histoire ainsi que celle de ses proches. Mais, ici, dès les premières pages, j'ai tout de suite accroché - ce qui n'avait pas du tout été le cas avec le roman de Per Petterson. 

D'abord, le système narratif adopté est plus complexe, mais paradoxalement plus clair : le point de vue interne se promène de personnage en personnage - le grand-père, la fille, la petite-fille -, mais avec une certaine rigueur, dans la mesure où l'on change de chapitre dès qu'on change de point de vue (ou l'inverse). Il faut s'habituer au point de vue interne à la troisième personne (et non à la première), et au fait que les prénoms féminins se ressemblent assez fortement (Elsa, Ella - abréviation de Eleonoora -, Eeva...), mais une fois ces petits détails assimilés, on est très vite transporté ! 

C'est une histoire de secret. Mais un secret assez vite révélé au lecteur : dans cette famille, il y a eu un élément extérieur, une fille, qui a beaucoup compté pour plusieurs membres de la famille sans en faire officiellement partie. Lorsque l'une des petites-filles tombe sur une robe qu'elle ne connaissait pas dans l'armoire de sa grand-mère, le seul commentaire de celle-ci sera : "Ce n'est pas ma robe, c'est celle d'Eeva." Et c'est à partir de là que l'on commence à voyager entre le passé (années 60) et le présent, entre le récit - à la première personne cette fois-ci - d'Eeva et celui des autres, les "vrais" membres de la famille. On en oublie, au fur et à mesure qu'on tourne les pages, que les jours d'Elsa, la grand-mère, sont comptés : c'est ça, la magie des souvenirs. Le temps est comme suspendu. 

Le tout est écrit avec intelligence. Je n'ai pas trouvé d'autre mot pour décrire ce mélange d'humour discret, de poésie sans mièvrerie, de réflexion sans lourdeur. Il y a de belles phrases sur l'amour, sur le lien qu'on crée avec autrui. 

Bref, un vrai coup de coeur, de ces livres qu'on a du mal à quitter tellement on a l'impression d'avoir vécu, l'espace de plusieurs heures, avec ses personnages. 

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30 décembre 2013

Anne Perry : Nouveaux contes de Noël

Le livre que j'ai reçu dans le swap de cette année ! (voir cet article pour rappel de la définition d'un swap ; voir également chez Les mains de la petite Mu pour le colis que j'ai moi-même envoyé)

Ce fut une bonne surprise. Je ne connaissais pas les textes d'Anne Perry (encore moins sa vie : j'ai appris sur Wiki qu'elle avait été arrêtée pour meurtre dans sa jeunesse...), seulement son nom, vaguement. J'ai donc découvert son univers, le polar victorien, par le biais des quatre récits brefs contenus dans ce deuxième opus (du coup, le premier me tente bien, maintenant !). 

Ce fut assez magique car chacun des récits se déroulait dans une ambiance différente, mais qui me parlait tout à fait à chaque fois : des îles désolées, de petits villages traversés par de terribles tempêtes, les bas-fonds de la ville de Londres... Avec, comme point commun, une enquête en milieu fermé, dans des microcosmes sociaux qui constituent les théâtres idéaux d'une affaire pleine de mystère, où tout le monde se met à soupçonner son voisin, sachant que le coupable ne peut être que tout près. C'est un choix tout à fait judicieux pour des récits policiers, avec, à chaque fois, un personnage d'enquêteur extérieur à ce microcosme, évidemment plus à même de démêler les histoires du présent et du passé que les habitants bien trop occupés par la méfiance, la honte ou la peur. 

Au final, donc, des histoires agréables à lire, dans un univers qui m'a fait me sentir comme un poisson dans l'eau (Noël, le froid, le Nord...). Le format du conte, par ailleurs, m'a très bien convenu : plus de pages et ç'aurait été trop. Finalement, les meilleurs polars sont peut-être les plus courts (voir ma critique du Cerveau de Kennedy où je me suis ennuyée, ennuyée...) ; à moins qu'une trop grande habitude des séries télévisées, aux épisodes de quarante minutes, m'ait formaté l'esprit ?...

En tout cas, merci encore à ma swappeuse ! 

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14 novembre 2013

Stefan Mani : Noir Océan

Challenge Petit Bac 2013 : 1ère grille! : une couleur en littérature scandinave

"Ensuite, direction le centre-ville, où Jon Karl possède un appartement au dernier étage d'un immeuble récent du quartier de Skuggahverfi, le quartier des Ombres. Là, il bourrerait tout le monde de coke et baiserait ces deux pouliches jusqu'à ce que le foutre coule de leurs yeux brillants de larmes. "

Voilà ! Vous venez de faire la connaissance de Jon Karl, alias le Démon, l'un des protagonistes de ce polar bien noir en eaux salées. Ca donne envie, hein ?

Noir Océan, roman islandais qui a reçu un prix, est un récit très foisonnant. Le principe est assez simple, et efficace : on réunit neuf marins, ayant tous un passé trouble et des poids sur la conscience, dans un navire en partance pour le Surinam. On en choisit cinq pour fomenter une mutinerie - en effet, la compagnie a prévu de les licencier sitôt rentrés au port, ils prévoient donc de couper les moteurs en pleine mer pour mettre la pression sur le capitaine -, on en remplace un par un truand sans pitié, on fait se lever une tempête terrible, et on laisse tout ce petit monde s'entretuer gentiment. C'est assez crade, sinistre et tout ce que vous voulez, mais plutôt réjouissant, car on relève çà et là quelques traits d'humour (forcément noir) bien placés. C'est franchement farfelu à certains moments, à force de coïncidences ou de rebondissements abracadabrantesques. Un passage me semble assez révélateur de ces caractéristiques (ATTENTION : SPOILER ; ce passage révèle certaines choses que l'on ne sait pas au début du roman) : 

"Pour commencer, on l'attire sur ce navire et on le plante dans cette cabine, comme s'il n'y avait rien de plus naturel. Ensuite, ce commandant en second vient lui raconter que tous les hommes à bord le prennent pour son beau-frère et qu'il vaut mieux les laisser le croire, puisque, de toute façon, il occupe son poste. Puis, voilà que le même commandant en second lui verse cinq millions pour se prêter à ce jeu stupide. Il y a des hommes à bord qui se baladent avec des fusils démontés à la faveur de la nuit pendant que d'autres s'abrutissent à fumer du cannabis et racontent des histoires à dormir debout sur les dieux antiques et le destin de l'humanité. Le commandant se pointe en robe de chambre à la passerelle dans l'unique but de découvrir qui est allé aux chiottes et à quel moment alors que son second s'efforce de l'embrouiller en accusant Jon Karl d'un truc dont il ne comprend même pas la nature. [...] Et maintenant ce satané téléphone par satellite est bousillé, quand Jon Karl se rappelle justement qu'il doit passer un coup de fil chez lui, alors là, la coupe est pleine ! [...]
C'est déjà assez foutrement déplaisant pour lui de se retrouver comme un naufragé surnuméraire à bord de ce bateau en compagnie d'hommes qu'il ne connaît ni d'Eve ni d'Adam. Même si tous les individus en question ne sont pas forcément en proie à des errements philosophiques, à des doutes sur leur santé mentale et sur celle de leurs compagnons, même s'ils ne se faufilent pas tous dans la nuit en s'accusant constamment de trahison, de fausseté ou de négligence, certains possèdent l'un de ces traits de caractère et d'autres les ont tous sans exception."

Le roman se veut aussi une réflexion sur la condition humaine, la notion de destin, les relations entre les hommes. Il se fait de plus en plus philosophique au fur et à mesure qu'on avance dans la lecture, et même carrément mystique sur la fin - qui m'a laissée perplexe, je dois le dire. 

Au final, c'est un bon huis clos, qui aurait cependant, à mon goût, gagné à être plus réaliste et moins psychédélique. 

Posté par lapetitemu à 17:01 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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