01 novembre 2017

Lois Lowry : Le fils

P1030565

Je parlais du Passeur il y a peu, pour "Science-fiction et contre-utopies en dix romans". Et j'avais plumé sur ce roman il y a longtemps

J'ai dorénavant lu ce que je croyais être le deuxième tome (erreur signalétique de ma médiathèque). En fait, il s'agit de la fin d'une tétralogie, commencée donc avec Le passeur en 1994, prolongée avec L'élue en 2000 et Messager en 2004. Mais, de fait, Le fils (paru en 2014) peut se lire directement après Le passeur - ce que j'ai fait donc. On y retrouve en effet, en tout cas dans la première partie du roman, la même société imaginaire dans laquelle l'auteure nous plongeait en 1994. Une société, rappelons-le, où chaque étape de la vie des habitants est réglée à l'avance, avec minutie, par un conseil de sages qui se veut bienveillant. A douze ans, chaque adolescent se voit donc attribuer son futur métier. Dans le premier tome, l'attribution de Jonas, le personnage principal, avait surpris tout le monde, car il était devenu le nouveau "passeur", un rôle joué par un seul individu, une fonction très mystérieuse. Je n'en dis pas plus évidemment, pour ceux qui ne connaissent pas encore ce best-seller de la littérature jeunesse. 

Dans Le fils, le personnage principal est Claire, et on lui a attribué le rôle de mère porteuse ; un métier certes indispensable car c'est la seule voie de procréation acceptée dans cette société, mais considérée comme légèrement honteuse et rabaissante. Claire accouche donc de son premier "produit" - c'est ainsi qu'on appelle les bébés - mais l'accouchement ne se passe pas comme il le devrait, et on lui ôte son attribution, pour la nommer dans une usine de biologie alimentaire, où on féconde des poissons ; ainsi, son destin est toujours lié aux naissances et à la reproduction de la vie. Seulement, très vite, Claire se rend bien compte qu'elle ne vit pas les choses de la même manière que les autres habitants : ils sont détachés de tout, n'éprouvent pas de sentiments forts, alors qu'elle-même est bouleversée par le fait d'avoir été séparée de son bébé. Elle cherche alors à le revoir, dans le centre où il est élevé avec les autres "produits". A partir de là, les événements vont s'enchaîner...

Je suis obligée de spoiler légèrement la suite : le roman est construit en trois parties. Ce que je viens de raconter ne concerne que la première. Dans les deuxième et troisième, on retrouve Claire dans des univers complètement différents : des villages qui semblent hors du temps, où les habitants vivent au rythme de la nature, bien loin de la société policée dans laquelle Claire a grandi. L'ambiance change totalement, et s'y ajoute des éléments qui touchent au merveilleux. J'ai trouvé cela un peu trop désordonné dans un premier temps ; je préférais que cette série reste dans cet univers d'anticipation, sans détail surnaturel. Et puis la narration fait son oeuvre, on s'attache bien sûr aux personnages, on suit le destin de Claire avec enthousiasme, et on ne lâche plus le livre jusqu'à la fin. 

Je dirais que ce dernier opus ne surpasse pas Le passeur, dans sa création d'un univers très particulier, mais le prolonge agréablement, et permet aussi d'en approfondir certains aspects. Et il y a bien sûr des croisements entre les deux histoires, qu'on découvre avec plaisir. On se surprend à penser "Ah, mais oui ! C'était comme ça dans Le passeur !"

Pour finir, j'ai découvert récemment (en lisant le psychothérapeute Christophe André, pour tout vous dire) que l'invention des fameuses pilules anti-sentiments (évoquées dans Le passeur, mais bien plus développées dans Le fils) est en fait l'héritage du Meilleur des mondes d'Aldous Huxley. L'auteur a en effet créé le soma, cette drogue qui efface les états d'âme dérangeants : 

« Le monde est stable, à présent. Les gens sont heureux ; ils obtiennent ce qu’ils veulent, ils ne veulent jamais ce qu’ils ne peuvent obtenir. Ils sont à l’aise ; ils sont en sécurité ; ils ne sont jamais malades ; ils n’ont pas peur de la mort ; ils sont dans une sereine ignorance des passions et de la vieillesse ; ils ne sont encombrés de nuls pères ni mères ; ils n’ont pas d’épouses, pas d’enfants, pas d’amants, au sujet desquels ils pourraient éprouver des émotions violentes ; ils sont conditionnés de telle sorte que, pratiquement, ils ne peuvent s’empêcher de se conduire comme ils le doivent. Et si par hasard quelque chose allait de travers, il y a le soma. »

Un beau roman jeunesse, donc, qui conduit le lecteur vers d'autres lectures et d'autres réflexions. 


14 octobre 2017

Antoine Dole : Naissance des coeurs de pierre

P1030578

Et revoici dans mes rayonnages l'un de mes auteurs favoris en littérature jeunesse : Antoine Dole, dont j'ai déjà beaucoup parlé sur le blog (voir la table des matières). 

Chaque sortie d'un de ses romans est en soi, pour moi, un événement ; celle-ci l'est encore plus car ce roman a reçu une mention spéciale lors du prix Vendredi. Un rapide mot sur ce tout nouveau prix littéraire, proposé par le Syndicat National de l'édition : un jury composé de journalistes et de deux écrivaines de renom, Marie Desplechin et Sophie Van Der Linden, une chouette sélection avec du Jean-François Chabas, Stéphane Servant, Anne-Laure Bondoux, ainsi qu'un premier roman, Colorado Train de Thibault Vermot, découvert par les éditions Sarbacane, et qui a d'ailleurs eu l'autre mention spéciale du jury. Le grand vainqueur a été le roman d'Anne-Laure Bondoux, L'aube sera grandiose. L'histoire d'une mère et d'une fille qui passent la nuit dans une cabane en solitaire. Décidément, la famille est à l'honneur en cette rentrée littéraire, comme en atteste la dernière Grande Librairie, qui accueillait les auteurs suivants pour leurs livres aux titres explicites : Christophe Honoré, Ton père, Saphia Azzedine, Sa mère (tout un programme !), Alexandre Jardin, Ma mère avait raison, ainsi que la fille de Desproges qui publie Desproges par Desproges aux éditions du Courroux. Une bien chouette émission, avec en plus Vincent Delerm au piano : à voir ou revoir sans attendre !

Si j'ai l'air d'avoir digressé quelque peu, n'en croyez rien : je parlais de famille, elle est au coeur de ce roman plutôt atypique dans la bibliographie d'Antoine Dole. Je le savais déjà touche-à-tout : capable des romans les plus violents, comme Laisse brûler ou K-cendres, comme de courts récits humoristiques à destination des plus jeunes, chez Actes Sud Junior ou aux éditions du Rouergue. Ici, c'est encore un nouveau genre qu'il explore, celui de la dystopie. Un genre prédominant dans la littérature jeunesse actuelle, comme le regrette un peu Sophie Van Der Linden, mais attention : Antoine Dole n'est jamais exactement là où on le pense être. Naissance des coeurs de pierre entremêle deux récits : l'un se déroulant dans un "Nouveau Monde" effrayant, où les enfants, à douze ans, doivent subir un traitement destiné à effacer les émotions, et l'autre dans notre monde bien connu (qui serait donc l'Ancien ?...), où une adolescente au trop plein d'émotions se prend d'amour pour un surveillant de son lycée. Et, finalement, plus qu'une simple contre-utopie, c'est un roman à clés, doublé d'un roman à chute, qui se révèle plus riche et plus profond qu'il n'y paraissait au premier abord. 

Je dois reconnaître en effet que j'ai été un peu circonspecte au début de ma lecture. Ce Nouveau Monde dans lequel vit Jeb, le premier personnage principal, me faisait diablement penser à l'univers des romans de Lois Lowry, dont je reparle très bientôt chez la petite Mu, car j'ai lu récemment Le Fils, dernier tome de la tétralogie entamée avec Le passeur. Des pilules qui effacent les émotions : du déjà vu. Et la manière d'écrire et de décrire cet univers et la façon dont Jeb cherche à s'en extraire ne me semblait guère originale. De même, l'histoire d'Aude, cette lycéenne hypersensible, me paraissait presque fade au regard de ces pages très dures mais très belles que j'avais déjà lues dans les romans les plus crus d'Antoine Dole sur l'adolescence, la jeunesse, les sentiments, les relations. 

Et puis le ton s'est infléchi peu à peu et j'ai retrouvé, justement, cette plume juste et forte que j'aime tant. Des romans qui mettent à l'honneur les émotions et leur pouvoir, de cette façon-là, il n'y en a finalement pas tant que ça. La réflexion est certes la même que chez Lois Lowry - un monde dénué d'émotions est-il vraiment souhaitable ? - mais ici l'écriture est plus ciselée, et on entre vraiment dans l'intériorité des personnages. Enfin, la chute (qui commence dès les premiers chapitres) m'a réellement surprise, et a apporté beaucoup d'authenticité et de vraisemblance aux deux histoires. 

De plus, comme cela m'arrive parfois, et me réjouit à chaque occurrence, cette lecture est entrée en parfaite résonance avec d'autres toutes récentes, ou avec des découvertes culturelles au sens plus large. J'ai parlé de ces romans de famille découverts chez la Grande Librairie (mais pas encore lus ; celui d'Honoré me tente beaucoup, ainsi que celui d'Isabelle Monnin, Mistral perdu ou les événements).  J'ai parlé aussi de Lois Lowry, car impossible de ne pas faire le rapprochement entre ces deux dystopies. Mais il se trouve que je viens aussi de finir la lecture des Etats d'âme de Christophe André, ce psychothérapeute adepte de la méditation en pleine conscience, entre autres. Une lecture non fictionnelle qui éclaire pleinement la réflexion sur les émotions menée par Antoine Dole à travers ces personnages d'adolescents qui refusent d'être anesthésiés. 

Une vie sans émotions, souhaitable ? Certainement pas, si elle nous prive du plaisir de dévorer de belles lectures comme celles-ci ! 

Posté par lapetitemu à 19:09 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,

02 octobre 2017

Carnet de lecture - août/septembre 2017 - littérature jeunesse

En littérature jeunesse, j'ai lu : 

P1030551   P1030549  P1030547

Un Oates que je ne connaissais pas : Sexy, l'histoire de Darren, un lycéen mal à l'aise avec son physique trop avantageux. Un angle d'approche original sur l'adolescence, qui pourrait faire sourire si on ne se rendait pas compte très vite que le roman parle en réalité de harcèlement sexuel et de pédophilie. Mais en fait... vraiment ? Des rumeurs circulent autour du professeur d'anglais, Mr Tracy ; effectivement, à différentes reprises, il a mis Darren mal à l'aise. Mais où s'arrêtent les impressions et où commencent les préjugés ? Comme à son habitude, Joyce Carol Oates écrit en finesse et en nuances, rien de facile ou de tranché dans ses récits. Cependant, je suis un peu restée sur ma faim, je pense avoir davantage été marquée par Zarbie les yeux verts, dans la même collection Scripto de chez Gallimard. 

Un roman médiéval pour poursuivre mes lectures thématiques autour de l'enfant monstre : Louis le galoup, de Jean-Luc Marcastel, est en effet l'histoire d'un jeune garçon, fils adoptif d'un seigneur peu agréable, qui se rend compte un jour que, sous l'effet de la colère ou de la volonté de se défendre contre une bête féroce, il se change lui-même en une sorte de loup énorme et effrayant, un "galoup". Contrairement à Bree Tanner, la vampire nouveau-née de Stephanie Meyer, il n'aime pas se sentir monstre. Mais il va lui falloir apprivoiser sa nouvelle nature car de grands dangers menacent son village, et, au-delà, sa région tout entière... Rien de très original dans ce roman mêlant univers médiéval et éléments merveilleux, mais une narration efficace, des personnages attachants, et du suspense : l'histoire de Louis s'étend sur cinq tomes au total. Pour ma part, j'en ai retenu quelques passages intéressants sur la dualité entre homme et animal, dualité rejetée par Louis car trop effrayante pour lui. 

Enfin, Des poissons dans la tête de Louis Sachar (auteur du célèbre Passage, adapté - grrrrrr- au cinéma) : un roman sur la précocité / le surdon / le haut potentiel, quel que soit le nom qu'on donne à ce fonctionnement cognitif particulier. Angeline a trois ans d'avance, elle se retrouve dans une classe de CM2 où la maîtresse la traite sans ménagement et ses "camarades" la traitent de monstre ou de bébé. Ces deux qualificatifs illustrent bien les difficultés que rencontrent ces enfants, particulièrement dans le milieu scolaire : leur capacité à réfléchir et à traiter l'information donne l'impression qu'ils sont "plus intelligents" que leur âge, mais souvent, ils ont une maturité qui correspond réellement à leur âge, voire moins - d'où le "bébé". Et c'est ce décalage entre maturité intellectuelle et maturité émotionnelle qui en fait des hybrides, des "monstres" aux yeux des autres. Le roman de Sachar est joliment écrit, avec des personnages intéressants, bien qu'un peu stéréotypés (il y a la méchante maîtresse de CM2 et la gentille maîtresse de CM1 qui, non contente de réconforter Angeline, va se payer le luxe de rendre son père amoureux d'elle). Le titre fait écho à la thématique de l'océan qu'on retrouve tout au long du roman, pour une raison précise que l'on découvre à la fin du livre, après l'avoir peu à peu devinée. Une lecture agréable, donc, qui pourra parler à de jeunes lecteurs (primaire, début de collège) sensibles à la question de la différence, qu'ils soient concernés eux-mêmes ou non. 

10 septembre 2017

Stephanie Meyer : L'appel du sang - La seconde vie de Bree Tanner

P1030512

Depuis le début de l'été, j'ai entamé une série de lecture sur les enfants (ou adolescents) monstres. Plus précisément, les jeunes héros qui ne se contentent pas de fréquenter, voire d'être amis avec des monstres, mais qui en sont eux-mêmes. Ce roman de Stephanie Meyer m'a semblé intéressant dans cette optique. 

C'est ce qu'on pourrait appeler un spin-off, comme on le dit pour les séries TV dérivées d'une autre série TV : Private Practice, par exemple, qui emprunte à Grey's Anatomy le personnage d'Addison, et construit tout un nouvel univers autour de ce personnage. Ici, c'est le personnage de Bree Tanner, cette jeune vampire de la bande de Victoria, qui se retrouve personnage principal de L'appel du sang. Appel à mes lecteurs éclairés : existe-t-il un terme spécifique pour désigner ce genre de livres ? Je ne suis pas certaine que celui de "spin-off" s'applique vraiment. Histoire dérivée peut-être ? Récemment, une autre auteure de romans à succès a utilisé le même procédé : Divergente raconté par Quatre, de Veronica Roth. Une manière d'éclairer certains aspects de l'histoire principale, et puis, certainement, de prolonger le succès même quand une histoire semble définitivement achevée... 

En préface, Stephanie Meyer explique ainsi son choix : 

"J'ai songé à Bree alors que je corrigeais Hésitation. Corrigeais, pas rédigeais. Lors de l'écriture d'Hésitation, je portais les oeillères de la narration à la première personne ; ce que Bella ne pouvait voir, entendre, sentir, goûter ou toucher n'avait pas lieu d'être. [...] L'étape suivante dans le processus de relecture a été de m'éloigner de Bella et de vérifier la façon dont coulait le récit. [...] Comme Bree est la seule nouveau-née que Bella voit, c'est vers son point de vue à elle que je me suis tournée lorsqu'il s'est agi de réfléchir à ce qui se tramait derrière les différentes scènes du roman."

Donc, à l'origine, une volonté d'enrichir le récit principal vu par Bella, en retournant la caméra pour élargir les réflexions. Un exercice d'ailleurs très stimulant avec des élèves (à partir de la quatrième surtout), qui permet en effet d'éclairer les décisions de certains personnages, ou de les examiner différemment. Je fais souvent réécrire des passages de la nouvelle Coco, de Maupassant, du point de vue de personnages qui n'ont pas eu accès à toutes les étapes de la mort du cheval, notamment. 

Stephanie Meyer ajoute, un peu plus loin : "Je me demande comment vous réagirez en face de Bree. Elle est un personnage si fugitif, apparemment si insignifiant d'Hésitation." Je ne suis pas tout à fait d'accord, mais peut-être parce que je n'ai pas lu les romans, seulement vu les films. Or, dans ces derniers, on s'attarde quand même à plusieurs reprises sur ce personnage, à qui on s'attache, car l'actrice le joue en accentuant une certaine innocence, ou fragilité. On comprend aisément pourquoi cette nouveau-née* a été protégée par la famille Cullen. Peut-être que dans les romans, le personnage est moins mis en valeur. 

(*Vous aussi, ça vous choque, "nouveau-née" ? Et pas "nouvelle-née" ? Bah oui, mais c'est bien l'orthographe que donne le Petit Robert.)

Bree Tanner

L'auteure écrit aussi : 

"En me concentrant sur Bree, j'ai pour la première fois enfilé les chaussures d'une narratrice qui était un "vrai" vampire, un traqueur, un monstre. C'est à travers ses prunelles rouges que je nous ai observés, nous les humains ; soudain, je nous ai vus minables et faibles, proies faciles sans autre intérêt que de représenter de délicieux repas."

Voilà exactement ce que je recherchais, comme personnage et comme univers. Sauf que, c'est là où le bât blesse, j'ai été déçue par le roman. Je n'ai pas trouvé Bree si "monstrueuse" : de toute façon, dès le début, elle est à part dans la bande de nouveaux-nés créés par la volonté de Victoria. Mais alors, l'auteure aurait pu insister, justement, sur cette destinée tragique d'une adolescente tout ce qu'il y a de plus ordinaire, changée en vampire et condamnée malgré elle à subir une soif de sang, comparable à l'emprise d'une drogue. Mais même cette addiction n'est pas travaillée autant que je l'aurais pensé dans un roman pourtant nommé L'Appel du sang. Très vite, l'histoire tourne autour du binôme que Bree va constituer avec un autre nouveau-né un peu différent, Diego, et l'enquête qu'ils vont mener pour comprendre pourquoi leur chef de bande leur demande de faire ce qu'ils font. Intéressant, certes, car on voit sous un autre angle les questionnements que se posaient Bella, Edward et les Cullen. Mais le vampirisme de Bree se trouve presque mis au second plan. 

Peut-être suis-je partie sur une fausse idée : je pensais que ce roman reviendrait sur la transformation de Bree en vampire et ses débuts de nouveau-née, avec tous les changements psychologiques et physiques que cela peut impliquer. 

Pour conclure, ce roman permet certes de prolonger le plaisir de la sage Twilight, mais il reste en surface de réflexions qui auraient pu être très intéressantes. Une sorte d'Entretien avec un vampire, version édulcorée pour adolescents. 

Neo-défi lecture 2016-continué-en-2017 : un livre dont le personnage principal meurt à la fin

19 septembre 2016

#Rentrée littéraire : Mikaël Thévenot, Flow (tome 2)

P1030158 (2)

Je retrouve Josh et ses aventures après quelques mois. Rappelez-vous, c'était ici : l'histoire d'un adolescent qui se découvre le pouvoir de capter le flot des pensées autour de lui, et dont le quotidien devient rocambolesque quand un mystérieux internaute le contacte... 

Nous retrouvons Josh, fraîchement revenu des Etats-Unis, et sacrément secoué par une rencontre absolument inattendue, à la toute fin du tome 1. Non, non, ne me suppliez pas : je ne révèlererai rien ! Après ce coup de théâtre, il devient nécessaire à Josh de se confier, et pas seulement à son meilleur ami Axel, avec qui il a partagé le début de ses aventures. Toutes les personnes importantes pour Josh sont alors mises dans la confidence de son "superpouvoir" et de tous les événements qui lui sont reliés. Pour ne pas vous spoiler quoi que ce soit, il me suffira de vous dire que Josh va très vite retourner aux Etats-Unis, et qu'il sera aidé par Kyle, un ancien agent du FBI - que le lecteur a rencontré dans le tome 1 à travers les nombreux flash-backs, qui revenaient sur l'enfance de Josh aux States... 

Il se passe beaucoup de choses dans ce tome 2, plus que dans le premier. Arrivée à la moitié du livre, et sachant déjà qu'il n'y avait pas de tome 3, je me suis demandée comment l'auteur allait faire pour rassembler la plupart des péripéties et le dénouement dans ce qui restait de pages. De fait, sur l'ensemble des deux volumes, le récit souffre quelque peu d'un problème de rythme, à mon sens. Peut-être aurait-il fallu consacrer moins de temps à la présentation de certains personnages ou à certaines intrigues secondaires. Mais c'est souvent le propre des romans jeunesse d'aventure : les romanciers cherchent à maintenir un équilibre entre tout ce qui fait avancer l'action et qui fait du roman un thriller, d'une part, et tout ce qui en fait un récit proche des lecteurs, avec davantage de touches réalistes, d'autre part. Cet équilibre est toujours assez fragile. Pour Flow, je crois que j'aurais préféré davantage de rocambolesque et moins de détails concernant la vie quotidienne de Josh, le lycée, les repas en famille... Cela aurait, en outre, donné plus de crédibilité au personnage de Josh, qui apparaît au lecteur comme un adolescent à la fois très banal et capable d'agir aussi bien, voire mieux qu'un agent d'une organisation nationale. 

Au final, j'ai quand même lu avec plus d'avidité ce deuxième tome, qui remplit parfaitement son rôle : on veut assembler les pièces du puzzle et savoir comment Josh va s'en sortir. Il reste matière à creuser : Josh pourrait certainement vivre d'autres aventures, avec ce pouvoir qu'il apprend seulement à maîtriser et qui peut s'avérer si pratique et si dangereux à la fois... 

Et d'un pour le TTT de la rentrée littéraire

Suite de ma collaboration avec les éditions Didier Jeunesse

Posté par lapetitemu à 08:00 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,


03 septembre 2016

François Bégaudeau, La devise

P1030130 (3)

Voici une lecture dont je vais vous parler avec beaucoup, beaucoup d'enthousiasme. Un enthousiasme dont je suis la première surprise : théâtre contemporain, François Bégaudeau, les valeurs de la République, trois éléments qui avaient tout pour me faire fuir. Je le disais précédemment, le théâtre d'aujourd'hui, ce n'est pas mon fort ; ma "rencontre" avec Bégaudeau à travers son film Entre les murs m'avait laissé un souvenir teinté de malaise (j'en reparle plus loin) ; et les valeurs de la République, à force d'en manger à toutes les sauces dans nos diverses réunions et formations, je ne pouvais plus les voir en peinture. Mais ce mois d'août étant placé, chez la petite Mu, sous le signe du challenge, la lecture de cette pièce n'y échappera pas. 

J'ai été rassurée dès le prologue. Benoît Lambert, le metteur en scène de la pièce, raconte que François Bégaudeau, dans un premier temps, n'avait pas envie d'écrire sur la devise nationale. Ce thème, je cite Lambert, "lui semblait même potentiellement suspect : dans la France de l'après-Charlie [ndlr : la pièce a été créée en 2015], le retour aux valeurs de la République avait aussi pris des allures de revanche, et les discours de célébration tournaient souvent pour bon nombre d'entre eux à la crispation identitaire. Comment dans un tel contexte évoquer sereinement les trois mots les plus épuisés de notre dictionnaire ? Comment éviter le catéchisme lénifiant sans tomber dans la provocation inutile ?" Voilà qui traduisait exactement mon sentiment à l'égard de cette notion de "valeurs de la République". 

Moi qui suis difficile à l'égard du théâtre, et qui n'aime pas quand il se résume à un dialogue de film, sans recherche sur la langue et le style, j'ai pourtant été convaincue par ce texte-là : j'en reconnais les possibilités scéniques, et, en même temps, j'ai aimé le lire comme un texte brut. 

D'abord parce qu'il y a beaucoup d'humour, porté par le jeu entre les deux personnages, l'homme totalement dépourvu de second degré et la femme qui n'en manque pas. Elle "charrie" beaucoup, pour reprendre un terme que les élèves d'Entre les murs adressaient à leur professeur. J'ai vraiment éclaté de rire à de nombreuses reprises. Il y a des formules qui tiennent autant du bon mot que de la pertinence la plus totale, comme cette phrase : "Les jeunes ont beaucoup moins d'argent que les vieux, mais beaucoup plus d'avenir." Incontestable ! 

Ensuite, le pari est tenu, celui de dire quelque chose de vrai sur les trois valeurs *biiiiiiiip* mots (lisez, vous comprendrez) de notre devise sans tomber dans "le catéchisme lénifiant" ni "la provocation inutile". Là encore, c'est la répartition des rôles qui le permet. L'homme, qui prend sa "mission" de conférencier très à coeur, a souvent tendance à verser dans la facilité, le discours attendu, le jargon très 2015 (et 2016 encore, d'ailleurs). La femme, elle, est prête à sombrer dans la mauvaise foi pour critiquer et poser des limites au jargon et à la morale. Comme deux petites voix que chacun d'entre nous pourrait avoir en tête, ils se renvoient la balle, et ne sont finalement pas plus capables l'un que l'autre de fournir un propos cohérent et fédérateur sur ces trois mots que, pourtant, tout le monde connaît. Un vrai débat linguistique, historique, philosophique, politique, est engagé sur chacun de ces mots, dans un ton que l'auteur a su rendre véritablement pédagogique, avec accessibilité mais sans facilité. La fin, on s'y attend un peu : c'est évidemment au public (et aux lecteurs), quel qu'il soit, de donner soi-même du sens à des mots qu'on peut interpréter et surinterpréter. J'ai bien aimé cette réflexion : la vraie interactivité d'un discours, ce n'est pas de jouer aux questions-réponses avec le public, c'est de lui permettre, après avoir écouté le propos en entier, de le prolonger, seul, en groupe, en silence ou en paroles. C'est une très belle leçon de pédagogie, qui réaffirme qu'un point de vue critique se construit après avoir écouté, après avoir appris, y compris ce que le thème pouvait avoir de contradictoire. 

Enfin, je dois reconnaître que François Bégaudeau a un regard très juste sur l'adolescence. Dans Entre les murs, les postures d'élèves étaient représentées avec tellement de vérité que, pour un professeur, le visionnage des scènes d'affrontement est réellement pénible. Ici, les allusions au public adolescent parsemées dans la pièce ne tombent pas dans la caricature, tout en étant incisives. Leur justesse vient aussi du fait qu'elles renvoient toujours dos à dos adolescents et adultes. Ainsi dans cet échange : 

"HOMME [...] : Est-ce que je précise que c'est la République de 1848 qui a adopté cette devise ? 
FEMME : Ca leur dira rien. Quand on s'adresse aux jeunes, toujours partir du principe qu'ils ne savent rien. 
(Un temps.)
Surtout en histoire.
HOMME : Et en géo. 
FEMME : Et en maths. 
HOMME : Et en anglais.
FEMME : Cela dit, les adultes non plus. Personne ne sait rien. Parle de 1848 à un adulte, il pensera que c'est une marque de bière."

En fait, ce n'est pas que sur l'adolescence que l'auteur porte un regard pertinent, mais sur l'espèce humaine en général. Entre l'idéalisme teinté de naïveté de l'homme, et la lucidité parfois défaitiste de la femme se dessine un juste milieu, une image nuancée de l'homme et de ses contradictions. 

Bref, vous l'avez compris, je recommande cette lecture à tout le monde sans exception. C'est évidemment un sujet dont chacun peut s'emparer car, malheureusement, le propos créé en octobre 2015 est on ne peut plus d'actualité en août 2016. J'adorerais voir jouer cette pièce devant un public adolescent ; et j'envisage sérieusement de choisir certains extraits pour les lire ou les faire lire à mes élèves. Merci à François Bégaudeau pour ce beau texte dont on avait besoin ! 

 

- - - Sur la photo, vous pouvez voir d'autres titres de la collection jeunesse des éditions Les Solitaires intempestifs : j'en reparle bientôt, mais j'ai été déçue par ces deux autres titres. - -  

Posté par lapetitemu à 08:00 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

20 août 2016

Axl Cendres : Dysfonctionnelle

P1030126 (2)

Une belle, belle, très belle découverte chez Sarbacane !

Le choix des tags a été difficile. J'aurais pu en ajouter une dizaine de plus tant ce roman est foisonnant et ébouriffant. Et en plus, il m'a prise par surprise. 

Fausse piste n°1 : le titre et la couverture sobre et sans présence humaine me faisaient penser à une nouvelle dystopie à la Divergente. En fait, pas du tout.

Fausse piste n°2 : le premier chapitre et la quatrième de couverture nous plongent à un moment de l'histoire où Fifi, l'héroïne, n'est déjà plus une enfant, et où elle rend visite à son père déjà en prison. On se fait une image assez dure de ce père qui n'a pas l'air franchement sympathique : il reluque les serveuses, annonce de but en blanc à sa fille qu'il n'a jamais voulu d'enfants... Et puis, après cette prolepse, on repart au début de l'histoire, et on découvre des personnages plus nuancés, plus attachants, et plus nombreux.

En effet, autour de Fidèle, dite Fifi ou Bouboule, gravitent un nombre impressionnant de personnages : son père, donc, sa mère, son oncle qui vit avec eux au "Bout du monde", le bar qui appartient à la famille, à Belleville, et six frères et soeurs, tous plus différents les uns que les autres. On a un Jésus qui se prend vraiment pour Jésus, une Maryline qui se prend pour Simone Weil, une Dalida qui se prend pour quelqu'un qui ne serait pas de cette famille, quelqu'un qui pourrait se construire une vie "sans cris, sans bagarre, sans alcool, sans folie". Oui, c'est comme ça que la soeur aînée voit cette famille que Fifi qualifie elle-même de "dysfonctionnelle". Elle explique ce terme ainsi à son petit frère Grégo : "Ca veut dire une famille qui ne marche pas bien, enfin pas comme il faudrait... mais qui tient debout quand même, pigé ?". Et en fait, oui, malgré les allers-retours en prison du père, ceux en hôpital psychiatrique de la mère (traumatisée par sa déportation pendant la guerre), les caractères difficiles de certains frères et soeurs et le cadre de vie atypique du "Bout du monde"... elle tient quand même debout, cette famille. 

J'ai aimé cette phrase de Jean-Michel du blog éponyme : "M’est avis que c’est un roman qui est capable de remettre en place la personne la plus étroite d’esprit qui soit : une pensée raciste ? une intolérance aux gays ? à Johnny ? au football ? pas de problème, Axl Cendres est là pour poutrer tes préjugés moisis avec autant de talent que Barbra Streisand se déchaînant en duo avec Sinatra [...]". C'est exactement ça : j'ai rarement lu un livre (qui plus est en littérature jeunesse) qui aborde tant de situations de discriminations ou, du moins, de confrontation des différences, mais surtout, surtout, avec un naturel désarmant. L'accent est mis sur le choc des cultures, c'est ce qui pèse le plus dans la relation entre Fidèle et Sarah, son premier amour. Mais il y a tellement d'autres questions qui y sont liées ; par exemple, le passé douloureux de Fidèle dans une famille d'accueil revient tout au long de l'histoire, toujours en filigrane, à travers cette cicatrice au dos qu'elle ne montre qu'en cas de nécessité absolue et dont on ne saura jamais (non, non, j'insiste : jamais) dans quelles circonstances elle est apparue.

Par ailleurs, si j'avais lu ce livre avant le 17 juillet, il aurait trouvé sa place, proche des premières positions, dans la liste des plus belles histoires d'amour découvertes en littérature jeunesse. L'amour passion entre Fidèle et Sarah et les nombreux rebondissements au sein de leur relation m'ont fortement émue. C'est surtout cette histoire-là qui a provoqué chez moi "le cafard de la fin", selon l'expression de ClaireD de la super librairie Les Croquelinottes (elle, c'est à propos du nouveau roman de Clémentine Beauvais, Songe à la douceur).

Il va sans dire que, désormais, le nom d'Axl Cendres fera partie de ma veille littéraire : j'attends de pied ferme son prochain roman. Vivement !

18 août 2016

Des romans sur les migrants

P1030125 (2)

J'ai déjà évoqué plusieurs fois Refuge(s), le roman d'Annelise Heurtier, que j'ai lu il y a un certain temps déjà,  ; quant à celui de Jean-Christophe Tixier, La traversée, je viens de le finir. Tous les deux sont sortis au printemps 2015, mais ils continuent bien entendu d'être "au coeur de l'actualité", comme je l'indiquais à mes élèves sur la fiche que vous pouvez voir à l'image. 

Les deux romans reposent sur une narration plutôt travaillée, qui se veut originale, avec une alternance de points de vue : il y a le personnage-narrateur principal, et d'autres personnages dont les récits s'égrènent au fil du livre. La différence, c'est que, chez Jean-Christophe Tixier, le narrateur principal, Sam, est un jeune migrant, dont le récit s'entremêle avec celui de ses compagnons de galère, alors que chez Annelise Heurtier, le personnage principal est Mila, une jeune italienne qui passe ses vacances sur l'île de Lampedusa et qui ne rencontrera jamais les migrants dont les récits croisent le sien. Seul un objet, à la toute fin du roman, servira de pont entre toutes ces histoires. Je n'en dis pas plus. 

De fait, le roman de Jean-Christophe Tixier est moins surprenant que celui d'Annelise Heurtier. Je dirais même que, pour un lecteur adulte - voire adolescent - un tant soit peu concerné par l'actualité, il ne nous apprend pas grand-chose sur la rude odyssée des migrants. Certes, il nous plonge, au sens propre, dans une traversée à son pire moment, et il ne nous épargne aucune des difficultés présentes ou passées qui accompagnent la décision de l'exil. Mais cet aspect documentaire est limité par la nécessité de faire avancer l'histoire, et la poursuite de cette histoire est elle-même entravée par la réalité de la traversée. La fin est "abrupte", des mots mêmes de l'auteur, qui s'en excuse en postface, tout en expliquant cette volonté de "rendre hommage à ces clandestins qui ignorent de quoi la minute suivante de leur vie sera faite."

Refuge(s) est un roman plus étoffé, en partie parce qu'on suit l'histoire de Mila, qui compte elle aussi son drame personnel : la mort de son frère, Manuele, dont elle et ses parents ont bien du mal à se remettre. Le fait d'avoir cette histoire en parallèle des destins des jeunes migrants, de l'autre côté de la Méditerranée, rend la lecture agréable car on se demande quand et comment les deux vont se lier. C'est l'île qui sert en fait de liaison et ce, dès le début du roman. Elle est associée à des valeurs différentes selon les personnages : Eldorado inconnu pour les migrants, lieu d'enfance ambivalent, porteur de bons et de mauvais souvenirs pour Mila. Bien sûr, la thématique de l'adolescence et des aspects qui lui sont souvent associés - l'amour, l'amitié, la famille... - est présente. Elle est mise en valeur par les adolescences malmenées des autres récits. La fin est belle, réaliste et émouvante à la fois. 

Je reste donc beaucoup plus convaincue par ce dernier livre que par La traversée, qui s'adresse certainement à un public plus jeune, avec une volonté plus marquée de faire découvrir une réalité à des lecteurs qui ne la connaissent pas encore. Il serait donc à lire en premier, et à prolonger par d'autres lectures, celle d'Annelise Heurtier, mais pas seulement. Si vous voulez rester sur l'île, il existe un roman nommé Lampedusa, de Maryline Desbiolles, paru chez L'école des loisirs en 2012 : moins actuel, mais qui permet de voir que la situation ne date pas d'aujourd'hui. En littérature jeunesse, on peut piocher dans la liste faite par Manon Guesdon, dans Le petit journal des profs. J'y découvre une collection, "Français d'ailleurs" aux éditions Autrement, dont tous les titres sont écrits par Valentine Goby : de bonnes idées de lecture pour plus tard. Et puis, pourquoi ne pas relire l'extrait de Laurent Gaudé donné au brevet 2013 ? On y parle bien de traversée, la fameuse qui mena tant de "miséreux d'Europe" vers le rêve de l'Amérique : 

Une thématique riche, qui interroge l'actualité et ouvre de beaux questionnements pour les jeunes et les moins jeunes. 

Posté par lapetitemu à 08:01 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

17 juillet 2016

Rainbow Rowell : Eleanor Park

P1030106

 

Allez, un dernier post avant la trêve estivale. Mais non des moindres. Ce roman est sorti depuis 2012 déjà, je ne l'ai lu qu'il y a quelques semaines cependant. Si vous ne le connaissez pas encore, vous allez, comme moi et comme beaucoup d'autres, en prendre plein les mirettes. 

Il est de moins en moins rare, aujourd'hui, que les protagonistes d'une histoire d'amour soient des personnages atypiques, loin des stéréotypes du beau gosse et de la belle nana aussi rayonnants l'un que l'autre. John Green, notamment, s'est engagé sur cette voie, même si, dans Nos étoiles contraires, j'avais trouvé Hazel et Augustus un peu trop "tout" pour être honnêtes. Enrevanche, dans le roman de Rainbow Rowell, Eleanor est vraiment trop ronde pour les standards de la beauté, ne s'habille vraiment pas comme les autres, et, pour couronner le tout, elle a une vie vraiment difficile, du genre à devoir partir de sa maison parce que son beau-père ne veut pas d'elle. Park, lui, pourrait davantage se fondre dans la masse, s'il n'avait pas les traits coréens de sa mère, ce qui, pour la brute épaisse qui fréquente son lycée, est censé faire de lui un spécialiste de kung-fu. Eleanor est aussi tape-à-l'oeil que Park est discret. Mais, et ça n'a rien de particulièrement original d'ailleurs, ils vont quand même tomber amoureux l'un de l'autre, et pas qu'un peu. 

A partir de là, vous allez voir se dérouler tout au long de votre lecture les ingrédients assez habituels d'une romance adolescente : les déboires du lycée (la brute épaisse étant un incontournable du genre), les relations pas toujours simples avec les parents, les frères et les soeurs, la naissance des émotions, des émois, des sensations. Le style non plus ne semble avoir rien d'absolument différent, inimitable (moins percutant que celui de John Green, par exemple). Mais c'est l'équilibre parfait de tout, les portraits, les dialogues, le récit, qui crée l'alchimie et fait qu'on n'arrive pas à lâcher le roman d'un bout à l'autre. Je dis bien d'un bout à l'autre, car, contrairement à Plume de Cajou, j'ai aussi aimé la fin (le genre à vous faire éteindre la lumière à trois heures du matin parce qu'il est impensable de s'endormir sans l'avoir lue). 

Ce que j'ai retenu par-dessus tout, c'est la peinture très juste des sensations physiques, de tout ordre, provoquées par la rencontre puis l'histoire d'amour. Ca commence de manière anodine, avec ce genre de phrases : "Ce matin-là, en cours de littérature, Park a remarqué que les cheveux d'Eleanor étaient d'une nuance de rouge plus douce au creux de sa nuque." Il n'y a absolument rien d'explicite dans cette phrase, mais l'adjectif "douce" envahit tout le propos, et on ressent à la fois la fascination de Park pour Eleanor et sa volonté de ne pas se laisser embarquer dans des sentiments qu'il ne contrôlerait pas. Mais ces sentiments les envahissent, l'un comme l'autre : "Alors il a laissé glisser la soie et ses doigts dans la paume ouverte d'Eleanor. Et Eleanor s'est désintégrée." Arrivé vers la fin du roman, il y a des pages magnifiques sur le désir qui naît entre les deux corps. Magnifiques car précises et subtiles à la fois, naïves et réalistes en même temps. C'est ce qui, à mes yeux, a rendu l'histoire d'amour crédible, car ce désir transcende toutes les différences et toutes les difficultés qui se placent entre Park et Eleanor. 

C'est donc peu de dire qu'il s'agit là d'un roman fort : des personnages forts, dont la flamboyance, assumée ou non, se révèle au fur et mesure de l'histoire, des évènements non moins forts, car le quotidien d'Eleanor est dur, et l'histoire ne cherche pas à nous le cacher. Au contraire, cela devient partie prenante de l'intrigue amoureuse. Fort aussi comme les sentiments qui transpirent entre les mots, comme la musique que Park et Eleanor s'échangent, et dont l'auteure a eu le bon goût de nous fournir la playlist sur son site. Je suis fan de cette tendance (depuis quelques années déjà) à créer de véritables bandes-sons à l'intérieur des romans : Jean-Noël Sciarini, pour ne citer que lui, le fait aussi. Ah, et Marion Brunet, aussi (je savais bien que j'avais vu ça ailleurs aussi). Bref, un vrai beau livre qu'il faut lire et faire lire autour de vous. 

C'est l'occasion de vous glisser une petite check-list des romans d'amour "Young adults" à mettre dans votre valise ou dans celle de vos ados, s'ils n'ont pas été déjà lus. De John green, plutôt que Nos étoiles contraires, jetez-vous plutôt sur Qui es-tu, Alaska ? ou bien sur Will and Will, co-écrit avec David Levithan. Pensez aussi à Marie-Aude Murail et ses 3000 façons de dire je t'aime ou à La face cachée de Luna de Julie Anne Peters. Pour les amateurs de dystopie, Hunger Games possède bien sûr de belles pages sur les sentiments amoureux complexes de Katniss, mais on peut en trouver aussi dans la série Uglies de Scott Westerfeld, ou, côté français, dans les romans de Jean-Claude Mourlevat, Le combat d'hiver ou Terrienne. Enfin, pour les passionnés de Moyen Âge, il y a ma découverte de Meg Cabot, Avalon High

Ainsi, vous ne manquerez pas d'amour pour cet été ! 

Posté par lapetitemu à 20:10 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

11 juillet 2016

Mikaël Thévenot : Flow

P1030102

[Toutes mes excuses pour l'erreur qui subsistait depuis 10 jours dans le prénom de l'auteur...]

Ce premier roman d'un auteur passionné de musique vient tout juste de sortir. Concernant l'homme, quelqu'un dont le film préféré est Un air de famille (dixit son éditeur) ne peut pas être quelqu'un de mauvais. Peut-être quelqu'un d'un peu curieux, dans tous les sens du terme, qui, à la question "Qu'aimerais-tu avoir comme superpouvoir ?", aurait répondu : "Lire dans les pensées". 

C'est en effet ce qui arrive à son jeune héros, Josh, un lycéen franco-américain. Plus précisément, il commence par ressentir de violentes migraines, auxquelles lui et son entourage finissent par s'habituer, avec résignation : rentrer chez soi, se mettre dans le noir, dans un silence absolu. Jusqu'au jour où, alors qu'une migraine plus terrible que les autres arrive à Josh pendant un contrôle de maths, il se rend compte qu'il peut capter les pensées de ses camarades de classe. Un rebondissement en entraînant un autre, il est bientôt contacté par un "mystérieux internaute" qui a l'air d'en savoir long sur ce pouvoir non moins mystérieux, qu'on peut définir par la capacité à capter le "flot" intérieur des personnes qui entourent Josh.

J'ai parlé de superpouvoir : on pourrait s'attendre à un récit de superhéros, de superantihéros, ou quelque chose de ce genre dans la mouvance d'un film comme American Hero, mais pas du tout. Josh refuse de se servir de ce pouvoir pour autre chose qu'assouvir sa curiosité et, surtout, calmer ses migraines. D'ailleurs, quand son ami Axel lui conseille de chercher une table de poker et de se faire le plus d'argent possible, Josh rétorque : "Bien sûr, bien sûr, [...] sauf que là, on est à Poitiers, pas à Las Vegas." Mickaël Thévenot affirme ici sa volonté de rester dans un terrain "réaliste", si l'on peut dire. Aucune explication, rationnelle ou non, ne sera d'ailleurs donnée dans ce premier tome : peut-être dans le prochain ? 

C'est donc bien du côté du roman policier ou, du moins, du récit à suspense que l'auteur nous emmène. Une absence marque en effet la vie de Josh depuis son plus jeune âge : celle de sa mère, morte dans des circonstances mystérieuses alors que la famille habitait encore aux Etats-Unis. Un autre récit s'entrecroise avec l'histoire de Josh : celui de l'agent fédéral Kyle Chester qui, douze ans plus tôt, enquête sur l'agression de Leonard Cooper, un médecin collègue de la mère de Josh...

Ce deuxième récit est moins fourni que l'histoire de Josh, et laisse peut-être un peu le lecteur sur sa faim. Mais on comprend aisément qu'elle ne sera qu'un éclairage à tous les mystères qui entourent l'adolescent, et on devine que les deux histoires se rejoindront à un moment ou à un autre. J'ai été captée par les rebondissements et le suspense surtout dans la deuxième moitié du livre. La peinture de la vie quotidienne de Josh m'a moins convaincue. Trop de détails qui se veulent réalistes ne cadrent pas toujours avec le rocambolesque nécessaire pour donner de l'action au récit. La fin, en tout cas, joue parfaitement son rôle de chute, tout en nous laissant avec beaucoup de questions : rendez-vous le 3 octobre pour le tome 2 ! 

Suite de ma collaboration avec les éditions Didier Jeunesse

Posté par lapetitemu à 08:00 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , ,