La petite Mu qui plume

14 octobre 2017

Antoine Dole : La naissance des coeurs de pierre

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Et revoici dans mes rayonnages l'un de mes auteurs favoris en littérature jeunesse : Antoine Dole, dont j'ai déjà beaucoup parlé sur le blog (voir la table des matières). 

Chaque sortie d'un de ses romans est en soi, pour moi, un événement ; celle-ci l'est encore plus car ce roman a reçu une mention spéciale lors du prix Vendredi. Un rapide mot sur ce tout nouveau prix littéraire, proposé par le Syndicat National de l'édition : un jury composé de journalistes et de deux écrivaines de renom, Marie Desplechin et Sophie Van Der Linden, une chouette sélection avec du Jean-François Chabas, Stéphane Servant, Anne-Laure Bondoux, ainsi qu'un premier roman, Colorado Train de Thibault Vermot, découvert par les éditions Sarbacane, et qui a d'ailleurs eu l'autre mention spéciale du jury. Le grand vainqueur a été le roman d'Anne-Laure Bondoux, L'aube sera grandiose. L'histoire d'une mère et d'une fille qui passent la nuit dans une cabane en solitaire. Décidément, la famille est à l'honneur en cette rentrée littéraire, comme en atteste la dernière Grande Librairie, qui accueillait les auteurs suivants pour leurs livres aux titres explicites : Christophe Honoré, Ton père, Saphia Azzedine, Sa mère (tout un programme !), Alexandre Jardin, Ma mère avait raison, ainsi que la fille de Desproges qui publie Desproges par Desproges aux éditions du Courroux. Une bien chouette émission, avec en plus Vincent Delerm au piano : à voir ou revoir sans attendre !

Si j'ai l'air d'avoir digressé quelque peu, n'en croyez rien : je parlais de famille, elle est au coeur de ce roman plutôt atypique dans la bibliographie d'Antoine Dole. Je le savais déjà touche-à-tout : capable des romans les plus violents, comme Laisse brûler ou K-cendres, comme de courts récits humoristiques à destination des plus jeunes, chez Actes Sud Junior ou aux éditions du Rouergue. Ici, c'est encore un nouveau genre qu'il explore, celui de la dystopie. Un genre prédominant dans la littérature jeunesse actuelle, comme le regrette un peu Sophie Van Der Linden, mais attention : Antoine Dole n'est jamais exactement là où on le pense être. Naissance des coeurs de pierre entremêle deux récits : l'un se déroulant dans un "Nouveau Monde" effrayant, où les enfants, à douze ans, doivent subir un traitement destiné à effacer les émotions, et l'autre dans notre monde bien connu (qui serait donc l'Ancien ?...), où une adolescente au trop plein d'émotions se prend d'amour pour un surveillant de son lycée. Et, finalement, plus qu'une simple contre-utopie, c'est un roman à clés, doublé d'un roman à chute, qui se révèle plus riche et plus profond qu'il n'y paraissait au premier abord. 

Je dois reconnaître en effet que j'ai été un peu circonspecte au début de ma lecture. Ce Nouveau Monde dans lequel vit Jeb, le premier personnage principal, me faisait diablement penser à l'univers des romans de Lois Lowry, dont je reparle très bientôt chez la petite Mu, car j'ai lu récemment Le Fils, dernier tome de la tétralogie entamée avec Le passeur. Des pilules qui effacent les émotions : du déjà vu. Et la manière d'écrire et de décrire cet univers et la façon dont Jeb cherche à s'en extraire ne me semblait guère originale. De même, l'histoire d'Aude, cette lycéenne hypersensible, me paraissait presque fade au regard de ces pages très dures mais très belles que j'avais déjà lues dans les romans les plus crus d'Antoine Dole sur l'adolescence, la jeunesse, les sentiments, les relations. 

Et puis le ton s'est infléchi peu à peu et j'ai retrouvé, justement, cette plume juste et forte que j'aime tant. Des romans qui mettent à l'honneur les émotions et leur pouvoir, de cette façon-là, il n'y en a finalement pas tant que ça. La réflexion est certes la même que chez Lois Lowry - un monde dénué d'émotions est-il vraiment souhaitable ? - mais ici l'écriture est plus ciselée, et on entre vraiment dans l'intériorité des personnages. Enfin, la chute (qui commence dès les premiers chapitres) m'a réellement surprise, et a apporté beaucoup d'authenticité et de vraisemblance aux deux histoires. 

De plus, comme cela m'arrive parfois, et me réjouit à chaque occurrence, cette lecture est entrée en parfaite résonance avec d'autres toutes récentes, ou avec des découvertes culturelles au sens plus large. J'ai parlé de ces romans de famille découverts chez la Grande Librairie (mais pas encore lus ; celui d'Honoré me tente beaucoup, ainsi que celui d'Isabelle Monnin, Mistral perdu ou les événements).  J'ai parlé aussi de Lois Lowry, car impossible de ne pas faire le rapprochement entre ces deux dystopies. Mais il se trouve que je viens aussi de finir la lecture des Etats d'âme de Christophe André, ce psychothérapeute adepte de la méditation en pleine conscience, entre autres. Une lecture non fictionnelle qui éclaire pleinement la réflexion sur les émotions menée par Antoine Dole à travers ces personnages d'adolescents qui refusent d'être anesthésiés. 

Une vie sans émotions, souhaitable ? Certainement pas, si elle nous prive du plaisir de dévorer de belles lectures comme celles-ci ! 

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12 octobre 2017

Clare Bennett : Le journal intime de Baby George

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Eh oui, ça ne vous a pas échappé (ou peut-être que si, et dans ce cas, heureusement que vous passez par ici) : Kate Middleton attend son troisième enfant ! 

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L'événement n'aurait pas manqué de me laisser de marbre si je n'avais pas lu, il y a quelques temps, un roman assez rigolo de Clare Bennett, écrivaine et scénariste anglaise : Le journal intime de Baby George. Baby George, oui, c'est bien le George de Kate et William, prince de Cambridge, né en 2013. Clare Bennett, collaboratrice régulière du magazine Tatler, "the oldest and best magazine in the entire world" (ce sont eux qui le disent), est une spécialiste de la famille royale. Elle maîtrise son sujet. Mais n'allez pas croire que ce roman se veut un témoignage réaliste de la vie du plus célèbre couple d'Angleterre : "Ceci est une oeuvre de fiction. Si certains personnages existent dans la réalité, toutes les situations et les dialogues sont purement imaginaires. [...] toute ressemblance avec des personnages ou des événements existants ou ayant existé ne serait que pure coïncidence."

Mouais ! Alors, quand même, des "personnages existants ou ayant existé", il y en a toute une flopée, à savoir la famille royale dans son grand ensemble : la reine, le prince Charles, les oncles et tantes, William et Harry, Kate et Pippa... Je veux bien que les assistants coiffure, stylistes, jardiniers... aient été créés de toutes pièces... et encore. Donc ce journal repose sur des faits réels : le journal de George (car c'est bien lui qui raconte) commence le jour de son premier anniversaire, le 22 juillet 2014. Peu de temps après, il se rend bien compte que sa maman fait des choses bizarres, comme vomir plusieurs fois par jour, ou rester avec le même pyjama trois journées d'affilée. Eh bien, oui, c'est cela, George va avoir une petite soeur ! Bon, nous, on connaît la fin de l'histoire : elle s'appelle Charlotte, et elle est effectivement née le 2 mai 2015. Et puis, on sait aussi que les déplacements de William racontés dans le journal ont vraiment eu lieu ; même la fameuse "hyperémèse gravidique" de Kate est réelle, on nous en rebat assez les oreilles en ce moment. 

Mais évidemment, personne ne sait et ne saura jamais ce qu'il y a eu dans la tête du petit William au cours de sa deuxième année d'existence, alors Clare Bennett a pu se faire plaisir. Elle nous dépeint le quotidien d'un petit prince hyper gâté (qui a dit pourri ?), se coltinant nombre de protocoles officiels, et assez méfiant quant à l'arrivée d'un petit frère ou d'une petite soeur (le sexe était tenu secret jusqu'à la naissance). 

Cela reste très léger. J'ai bien aimé les passages décrivant l'oncle Harry et la tante P (la fameuse Pippa), présentés comme deux jeunes gens flirtant gentiment, en tout bien tout honneur - ou plutôt Harry, montré comme faisant inlassablement la cour à Pippa : fake ou réalité ? J'ai souri parfois sans forcément rire aux éclats, contrairement à ce que dit la traductrice française Géraldine d'Amico. Mais on peut quand même dire que c'est une lecture plus réussie et plus divertissante que les tabloïds, et plus intéressante à mes yeux que les romans (ou les films, d'ailleurs) britanniques humoristiques. 

A réserver pour les après-midi pluvieux, ou les fans de la famille royale (et il y en a !).  

08 octobre 2017

Chitra Banerjee Divakaruni : Le palais des illusions

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Il y a un peu plus d'un an, je recevais des box de livres du site Exploratology. 

Et en fait, je n'en avais lu aucun en entier. J'avais commencé le premier reçu, Hérétiques de Leonardo Padura, mais je m'étais arrêtée à la moitié, un peu perdue (je compte le recommencer, je n'aime pas ne pas finir un livre). Les deux autres, d'inspiration asiatique, je les avais gardés pour plus tard.

Plus tard, donc, j'ai lu Nostalgie de la rizière d'Anna Moï : bof. J'ai lu toute la deuxième moitié en diagonale, pas tellement accrochée ni par le style ni par la narration de ces pseudo-nouvelles (l'auteure les présente comme telles, mais c'est toujours la même narratrice, et chaque récit est une étape de sa vie, donc je ne vois pas trop la différence avec un roman divisé en courts chapitres). Dans la première partie, la seule chose que j'ai aimée, ce sont les réflexions autour du chant et de la voix (auxquelles le visionnage d'une chouette émission d'Arte, La voix en quelques éclats, a fait écho).

Mais le troisième essai fut le bon : ce Palais des illusions, de l'Indienne Divakaruni, m'a passionnée. D'autant plus qu'il m'a plongée dans un univers que je connaissais très peu : les légendes indiennes issues du livre sacré, le Mahabahrata. 

Comme l'écrit l'auteure elle-même dans sa préface, elle s'était fait cette promesse : "Si un jour j'écris un livre... je placerai les femmes au premier plan de l'action. Je dévoilerai l'histoire invisible qui repose entre les lignes des prouesses des hommes." Ce roman est donc une version féminine du Mahabahrata. Une histoire racontée par une femme, la princesse Panchaali, dont le destin est lié à ceux de beaucoup d'hommes (son père, son frère, ses cinq époux, ses ennemis...), mais dans lequel elle essaie, tant qu'elle peut, de faire exister sa puissance de femme. 

Je n'ai pas pu m'empêcher de penser, à différentes reprises, à Daenerys Targaryen - la Khaleesi, Mother of Dragons et tout ce que vous voulez -, l'une des héroïnes (la principale ?) de Game of Thrones. Chez Daenerys comme chez Panchaali, il y a cette rage de vivre, de se venger de tous ceux qui se mettent en travers de leur chemin, une rage cependant associée à une réelle soif de justice, pour tous, d'harmonie, d'équilibre dans l'univers. L'une comme l'autre, elles sont persuadées du rôle qu'elles ont à jouer dans cette conquête (plus qu'une quête) de l'harmonie. L'une comme l'autre, elles ont de nombreux adversaires, et le premier réside dans leur condition féminine. Repensez à ces premiers épisodes de GOT : on y voit la jeune Daenerys offerte par son frère au khal Drogo (chef d'une tribu nomade, aux rites qui semblent très barbares à la toute jeune femme). Elle saura par la suite transformer ce qui aurait pu être une soumission, voire une humiliation, en la première étape de son ascension vers le pouvoir. Panchaali fait exactement la même chose (elle, elle est même mariée de force à cinq frères à la fois, à cause d'une promesse hasardeuse de leur mère). 

Je n'en dis pas plus sur l'histoire : impossible de toute façon de résumer cette épopée (fleuve comme toute épopée qui se vaut). Il y a tout, des combats, des légendes, des apparitions divines et merveilleuses, de la sagesse, et surtout beaucoup d'introspection et de réflexion sur les sentiments et la manière dont ils évoluent au cours de notre vie. C'est très addictif, avec de petits chapitres, quelques prolepses, juste ce qu'il faut pour donner envie de lire la suite, et rappeler que, dans ce genre de récits, les faits sont prévisibles, écrits depuis le début.Chitra Banerjee Divakaruni a su donner une réelle modernité à des mythes ancestraux, simplement en changeant de point de vue. 

Une belle expérience de lecture, que je recommande vivement ! 

Pour découvrir Exploratology et ses abonnements de livres : 

Slide-Box-livres-Exploratology

 

Et pour revoir l'émission d'Arte sur la voix :

La voix en quelques éclats Arte

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05 octobre 2017

Envie de replay ?

Comme j'ai "un peu" de temps en ce moment, je regarde ou écoute des replays d'émissions piochées un peu à droite à gauche, ne les suivant pas régulièrement d'habitude. 

Par exemple, l'avant-avant dernier épisode de La Grande Librairie, avec pour thème l"histoire et la manière dont on peut la raconter : 

Vignette Grande Librairie du 28 septembre

J'achète rarement de livres neufs, du coup je rate souvent les rentrées littéraires, mais là, j'ai craqué (ça doit être les hormones, hein) : je devrais recevoir le Marc Dugain d'ici une semaine (avec le dernier d'Antoine Dole conseillé par Arty ! Merci !). 

Puis, sur France Inter cette fois, un documentaire bien monté sur la saga Star Wars, avec un dialogue fictif entre Lucas lui-même et une jeune scénariste de documentaires radiophoniques, des reconstitutions d'archives, et l'interview d'un spécialiste de l'histoire américaine, Thomas Snégaroff : 

Vignette France Inter Star Wars

Le livre de Snégaroff m'intéresse beaucoup, mais il est en cours de réédition : l'ancienne version est indisponible et l'autre pas encore non plus (et, au passage, l'ouvrage passe de 20 à 30€ - certes, car il s'enrichit d'illustrations, si j'ai bien compris, mais quand même...). 

J'ai aussi écouté des choses sur Maria Montessori, sur la méditation en pleine conscience : à découvrir dans mes dossiers Pearltrees

C'est bien d'avoir le temps...

03 octobre 2017

Carnet de lecture - août/septembre 2017 - littérature adulte

En littérature, ces derniers mois, j'ai lu : 

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L'avant-avant-dernier de Ian McEwan, que j'avais raté (bizarre, car j'avais pourtant réagi à la sortie du suivant, L'intérêt de l'enfant) : Opération Sweet Tooth. Expérience de lecture assez similaire à mes autres du même auteur : un certain temps avant de me laisser prendre par le récit et à ne plus vouloir le lâcher. Peut-être de façon moins prononcée que pour d'autres titres, cependant : je dirais que la première moitié du livre m'a moins intéressée que la deuxième, mais je n'ai pas non plus à me forcer à la lire. J'ai aimé les personnages, bien campés dès le début, à commencer par la narratrice, Serena Frome, cette jeune femme passionnée de littérature mais contrainte par ses parents d'étudier les mathématiques. En fait, ces mathématiques ne lui serviront pas à grand-chose dans sa vie d'adulte ; en revanche, sa connaissance - du moins son intérêt - pour la littérature lui permettra d'être embauchée par le MI5. Oui, rien que ça, les services secrets britanniques concernés par les affaires intérieures, qui, en pleine guerre froide, montent un projet de propagande littéraire dissimulée : des écrivains britanniques seront financés sans le savoir, pour les encourager dans l'écriture de textes qui serviraient la doctrine anti-communiste. Tout ceci est inspiré de faits réels, et, comme souvent chez McEwan, le roman est bourré de détails concrets, ici sur la géopolitique des années 70. J'avoue avoir eu du mal à suivre certains récits de stratégie ou d'affaires secrètes. Mais l'histoire de Serena, qu'on envoie démarcher l'écrivain Tom Haley, et dont elle va tomber amoureuse, évidemment, sans qu'il ne sache qu'elle est envoyée par le MI5, je l'ai suivie avec beaucoup d'intérêt. Il est question de secret, de mensonge, d'amour, d'écriture aussi bien sûr. Ian McEwan a d'ailleurs avoué que Tom Haley était plus ou moins son double littéraire. (J'ai honte, je n'y avais même pas pensé, alors qu'il est vrai que les nouvelles écrites par Haley et racontées par Serena ressemblent en effet beaucoup à celles du début de carrière de McEwan) Encore une lecture réussie de cet auteur britannique que je suis depuis de longues années. 

Et un roman, adulte cette fois-ci, sur le thème de l'enfant monstre : Une affaire personnelle, du Japonais Kenzabura Oe (que je ne connaissais pas, étant donné mon absence de familiarité avec la culture asiatique ; pourtant, il s'avère que le monsieur a été Prix Nobel de littérature en 1994). Ici, contrairement aux romans jeunesse fantastiques ou merveilleux que j'ai lus dernièrement (Bree Tanner ou Louis le galoup), ce n'est pas l'enfant monstre qui est le personnage principal, mais son père. A vingt-sept ans, le héros surnommé Bird vient juste d'être papa : sa femme est à la maternité, lui est dans une librairie en train d'acheter des cartes routières de l'Afrique. Déjà, on sent qu'il y a un léger malaise ; et en effet, Bird n'est pas vraiment prêt à sa paternité. Les choses se compliquent encore quand un coup de téléphone de l'hôpital lui apprend que l'enfant est "anormal". On parle donc ici de monstruosité physique, à savoir (léger spoiler)  une malformation assez spectaculaire au niveau du crâne de l'enfant. A partir de là, tout le roman est centré sur le dilemme qui occupe l'esprit de Bird : rester pour assumer ses responsabilités ou s'enfuir dans cette Afrique rêvée pour échapper à un destin qu'il estime tragique ? Ce roman assez particulier m'a plu, sans plus ; il mène des réflexions intéressantes, mais tourne parfois un peu en rond (je l'aurais préféré un peu plus court). Pas inoubliable à mes yeux. 


02 octobre 2017

Carnet de lecture - août/septembre 2017 - littérature jeunesse

En littérature jeunesse, j'ai lu : 

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Un Oates que je ne connaissais pas : Sexy, l'histoire de Darren, un lycéen mal à l'aise avec son physique trop avantageux. Un angle d'approche original sur l'adolescence, qui pourrait faire sourire si on ne se rendait pas compte très vite que le roman parle en réalité de harcèlement sexuel et de pédophilie. Mais en fait... vraiment ? Des rumeurs circulent autour du professeur d'anglais, Mr Tracy ; effectivement, à différentes reprises, il a mis Darren mal à l'aise. Mais où s'arrêtent les impressions et où commencent les préjugés ? Comme à son habitude, Joyce Carol Oates écrit en finesse et en nuances, rien de facile ou de tranché dans ses récits. Cependant, je suis un peu restée sur ma faim, je pense avoir davantage été marquée par Zarbie les yeux verts, dans la même collection Scripto de chez Gallimard. 

Un roman médiéval pour poursuivre mes lectures thématiques autour de l'enfant monstre : Louis le galoup, de Jean-Luc Marcastel, est en effet l'histoire d'un jeune garçon, fils adoptif d'un seigneur peu agréable, qui se rend compte un jour que, sous l'effet de la colère ou de la volonté de se défendre contre une bête féroce, il se change lui-même en une sorte de loup énorme et effrayant, un "galoup". Contrairement à Bree Tanner, la vampire nouveau-née de Stephanie Meyer, il n'aime pas se sentir monstre. Mais il va lui falloir apprivoiser sa nouvelle nature car de grands dangers menacent son village, et, au-delà, sa région tout entière... Rien de très original dans ce roman mêlant univers médiéval et éléments merveilleux, mais une narration efficace, des personnages attachants, et du suspense : l'histoire de Louis s'étend sur cinq tomes au total. Pour ma part, j'en ai retenu quelques passages intéressants sur la dualité entre homme et animal, dualité rejetée par Louis car trop effrayante pour lui. 

Enfin, Des poissons dans la tête de Louis Sachar (auteur du célèbre Passage, adapté - grrrrrr- au cinéma) : un roman sur la précocité / le surdon / le haut potentiel, quel que soit le nom qu'on donne à ce fonctionnement cognitif particulier. Angeline a trois ans d'avance, elle se retrouve dans une classe de CM2 où la maîtresse la traite sans ménagement et ses "camarades" la traitent de monstre ou de bébé. Ces deux qualificatifs illustrent bien les difficultés que rencontrent ces enfants, particulièrement dans le milieu scolaire : leur capacité à réfléchir et à traiter l'information donne l'impression qu'ils sont "plus intelligents" que leur âge, mais souvent, ils ont une maturité qui correspond réellement à leur âge, voire moins - d'où le "bébé". Et c'est ce décalage entre maturité intellectuelle et maturité émotionnelle qui en fait des hybrides, des "monstres" aux yeux des autres. Le roman de Sachar est joliment écrit, avec des personnages intéressants, bien qu'un peu stéréotypés (il y a la méchante maîtresse de CM2 et la gentille maîtresse de CM1 qui, non contente de réconforter Angeline, va se payer le luxe de rendre son père amoureux d'elle). Le titre fait écho à la thématique de l'océan qu'on retrouve tout au long du roman, pour une raison précise que l'on découvre à la fin du livre, après l'avoir peu à peu devinée. Une lecture agréable, donc, qui pourra parler à de jeunes lecteurs (primaire, début de collège) sensibles à la question de la différence, qu'ils soient concernés eux-mêmes ou non. 

30 septembre 2017

Lectures cursives #2 : Le Moyen Âge en dix lectures

Le Moyen Âge en dix lectures

 

Vous me l'accorderez, des listes de lectures autour du Moyen Âge, on n'en manque pas. Voici pourquoi j'insiste sur le fait que celle-ci est éminemment personnelle, avec des choix peut-être discutables, et un peu différents de ceux de la liste précédente : "Dire l'amour" en dix romans

Par exemple, il y a une bande dessinée : comme dans la liste précédente, me diront ceux qui y ont jeté un oeil, sauf qu'Angelot du Lac ne se situe pas du tout sur le même plan que l'adaptation dessinée de Roméo et Juliette. La bande dessinée d'Yvan Pommaux, dont j'ai dit le plus grand bien ici, est d'un niveau de lecture très facile. Mais justement, j'aime qu'il y ait dans les listes un titre beaucoup plus accessible que les autres, qui peut permettre à des élèves en situation particulière - dyslexie entraînant une lecture pénible, élèves allophones... - de participer quand même à la lecture cursive sans que ce soient les parents qui s'y collent... Et la série Angelot du Lac a le mérite de plonger le lecteur dans un univers médiéval assez riche et intéressant. Un compromis : on peut demander aux élèves qui feraient ce choix de lire les trois tomes de la série. 

Par ailleurs, il y a des titres chers : cette BD, déjà, mais aussi Arthur, l'autre légende, qui dépasse les 13 euros. Il y a aussi un titre difficile à trouver, sauf d'occasion (et, pour le coup, il devient très abordable), à savoir Gwydion, de Peter Schwindt. Comme je le disais au début, je ne prétends pas reprendre tous les titres que l'on trouve à foison dans les différentes bibliographies. Dans ces dernières, vous trouverez beaucoup d'ouvrages plus accessibles, souvent disponibles dans les CDI ou les médiathèques d'ailleurs. Donc je me suis permis des romans un peu différents, pour changer un peu d'Evelyne Brisou-Pellen ou d'Odile Weurlesse. 

Mes coups de coeur personnels sont Graal de Christian de Montella (qui a le mérite d'être assez addictif, souvent les élèves lisent les autres tomes ; il y en a quatre en tout, ainsi qu'une autre trilogie du même auteur, Graal noir), Avalon High, qui marche aussi pour les romans d'amour, et l'indémodable Roi Arthur de Morpurgo. Ah, et La cour aux étoiles m'avait laissé un bon souvenir de lecture d'enfance, mais je ne l'ai pas relu depuis fort longtemps. 

Bonne lecture, et bon travail ! 

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26 septembre 2017

Toni Morrison : Délivrances

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Cela faisait très longtemps que je n'avais pas lu un roman de Morrison. D'ailleurs je me rends compte qu'il n'y a même aucun article chez la petite Mu à propos de cette grande, grande dame de la littérature américaine. Pourtant, je suis tombée dedans il y a un bon moment déjà, à la fin de mes années lycée. Je n'ai pas tout lu, mais beaucoup ; ça ne me ferait pas de mal de les relire car, en regardant sa bibliographie, il y a certains titres sur lesquels j'ai un doute. Ai-je lu Love en 2004 ? Peut-être pas ; Un don, en revanche, était mon dernier, ça, j'en suis sûre. L'autre chose dont je suis sûre, c'est que celui qui m'a le plus marquée reste Beloved, qui est un véritable chef-d'oeuvre - je ne suis certes pas la seule à le dire. 

Toni Morrison, c'est l'auteure de la peau noire. Elle en parle comme une peintre, elle en connaît toutes les nuances. Par exemple, dans Sula, son deuxième roman : "Nel était plutôt claire -couleur de papier de verre mouillé- échappant aux quolibets les plus acerbes et au mépris des vieilles femmes championnes des histoires de métissage de leur communauté. Sula était plus sombre, d'un marron brun avec de grands yeux paisibles, des yeux purs pailletés d'or." (note importante : ceci est une citation de Wikipédia ; je n'ai malheureusement pas le livre avec moi et suis incapable de dire à quel point la paraphrase de Wikipédia est proche de l'original ou pas). 

Je ne peux donc pas m'empêcher, en lisant du Morrison, de penser à cette chanson de Nina Simone, "Four women", dans laquelle, à chaque couplet, une femme annonce la couleur, au sens propre : "My skin is black", "My skin is yellow"... 

Four Women Nina Simone

Dans Délivrances, l'héroïne, Lula Ann, qui se fait appeler Bride, est "noire comme la nuit, noire comme le Soudan" (citation authentique cette fois !), pourtant née de "ce qu'on appelle une mulâtre au teint blond". La noirceur de sa peau en a fait une paria quand elle était enfant, même aux yeux de ses propres parents, puis Bride en a fait une arme, au contraire, se servant de sa beauté indiscutable pour ébahir tous les regards. 

Mais cette couleur de peau n'est qu'un élément de la grande toile que l'auteure peint patiemment, touche par touche, avec la polyphonie qui caractérise très souvent ses textes. L'histoire de Bride se découvre au fur et à mesure, à travers les différents narrateurs : sa mère, à peine ; son amie Brooklyn, un peu plus ; d'autres personnages qu'elle croise sur son chemin, comme une institutrice ayant fini de purger sa peine pour attouchements sur mineurs, ou une petite fille abandonnée par sa mère puis recueillie par un couple bienveillant. On se rend compte progressivement que c'est un roman qui parle de l'enfance - et de la violence. Des thèmes récurrents chez Toni Morrison, mais encore jamais traités sous cet angle-là. Il est question de maltraitance, de viol, de mépris, d'abandon. Egalement de vérité et de mensonge, avec des découvertes inattendues à la fin de l'histoire. 

C'est l'un des rares romans de Morrison (peut-être le seul ?) qui se déroule à notre époque, et cela m'a plu. Ce fut une lecture agréable, peut-être un peu moins "brutale" que Beloved, un peu moins marquante, mais néanmoins toujours aussi réussie. 

Neo-défi lecture 2016-continué-en-2017 : un livre qui est la dernière oeuvre d'un auteur (aujourd'hui en tout cas ; j'espère qu'il ne sera pas le tout dernier !)

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18 septembre 2017

Lecture cursive #1 : "Dire l'amour" en dix romans

Dire l'amour en dix lectures

 

Je commence ici une présentation un peu plus "formalisée" de ces idées de lectures cursives en littérature jeunesse que l'on peut proposer à nos élèves, par thème ou partie du programme. 

Ici, dix idées de romans sur l'amour et le sentiment amoureux de façon assez large, pouvant notamment correspondre à la thématique "Dire l'amour" du programme de 4e. 

Il manque des romans que j'ai beaucoup aimés, comme Dysfonctionnelle d'Axl Cendres ou Eleanor&Park de Rainbow Rowell, par exemple : c'est essentiellement parce que j'ai essayé de fixer un certain seuil de prix. Certains trouveront ce seuil encore trop élevé (clin d'oeil à Nathalie), mais il est malheureusement difficile, voire impossible, de trouver des titres de littérature jeunesse à moins de 6€. Les livres que je vous propose s'achètent entre 5 et 10€ (mais il n'y en a qu'un seul à moins de 5€...). 

En toute transparence, je précise qu'il y a quelques titres que je n'ai pas lus : pour les inclure dans la liste, je me suis appuyée sur ma connaissance de l'auteur, ou sur une convergence d'avis positifs de collègues. C'est le cas de Connexions dangereuses (à savoir, Sarah K. est un pseudonyme de Sarah Cohen-Scali, auteure que j'aimais beaucoup adolescente), de Lettres à une disparue qu'on trouvait déjà beaucoup dans les listes de romans épistolaires, à l'époque où "la lettre" était au programme de 4e, de Star-crossed lovers qui semble aussi être souvent proposé aux élèves (je n'aime pas trop Mickaël Ollivier, mais bon, il en faut pour tous les goûts), et d'Une preuve d'amour (une auteure reconnue par la critique, notamment pour Kinderzimmer). 

Une dernière chose : je ne suis pas du tout sûre de moi pour les étoiles (notamment pour les livres que je n'ai pas lus, forcément). Si vous n'êtes pas d'accord avec le nombre d'étoiles attribué pour certains titres, n'hésitez pas à me le dire, j'éditerai le document. 

En version Word : Dix_romans_sur_Dire_l_amour (autres versions disponibles par mail, me contacter ici). 

Bonnes lectures et bon courage aux collègues qui travaillent pendant que je couve !...

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12 septembre 2017

Daniel Keyes : Des fleurs pour Algernon

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Une fois n'est pas coutume, la petite Mu va prêter sa plume à une autre blogueuse pour vous parler de ce roman découvert au début de l'été. Aemilia a effectivement rédigé en 2016 un article très complet, avec de nombreux extraits, idéal pour ceux qui, comme moi il y a peu, ne connaissent pas encore ce classique de la science-fiction : 

Des fleurs pour Algernon chez Forty-five weeks

Qu'ai-je envie d'ajouter ? Que le roman se fait de plus en plus sombre, peut-être un peu complexe au fur et à mesure. J'ai préféré la première partie, jusqu'au moment où Charlie prend son indépendance vis-à-vis de l'équipe scientifique responsable de sa transformation. En fait, je me suis tellement attachée au Charlie naïf et innocent du début que, lorsqu'il devient un adulte mature et réfléchi, c'est comme s'il était devenu quelqu'un d'autre, un étranger auquel je devais m'habituer, en tant que lectrice, tout en le sachant proche de la fin. Mais c'est bien là que réside la force de ce roman : nous montrer cette métamorphose en profondeur subie par le personnage, au point de devenir Autre, étranger à soi-même. 

Le principe du journal intime est parfait pour narrer cette évolution. Et l'idée des fautes d'orthographe et de syntaxe qui disparaissent petit à petit est très efficace. Avec un fort intérêt pédagogique : pas tellement de faire corriger, ni même constater les fautes par les élèves. Plus que l'orthographe d'ailleurs, c'est la transformation de la syntaxe qui est intéressante à étudier. Mais surtout, cela permet de réfléchir au rôle de l'orthographe en tant que norme sociale : une nécessité ? Une contrainte vaine et démesurée ? Un vrai débat peut naître de cette simple question. Débat que j'esquisse parfois en sixième, à partir de ces vers de Queneau dans "L'écolier" : "revenu dans mon école / Je mettrai l'orthographe mélancoliquement." Pourquoi mettre l'orthographe, si c'est pour éprouver tant de mélancolie ? Bon, évidemment, le roman de Keyes offre des perspectives de réflexion plus vastes, qui s'adressent à des élèves plus mûrs. 

Ce roman prend part à mes yeux à un triptyque - certes hétéroclite - autour de la question du retard mental et de l'intelligence : un écho à Des souris et des hommes de Steinbeck (même attachement au personnage, même force tragique, et en plus il y a des souris dans les deux), lui-même réécrit par Marie-Aude Murail (oui, j'avais prévenu que c'était hétéroclite) dans Simple

Triptyque retard mental

 

Idéal pour une progression de troisième, avec les nouveaux programmes. Des souris et des hommes se prête à l'objet d'étude "Agir dans la cité : individu et pouvoir". Les programmes disent en effet :  On étudie : - en lien avec la programmation annuelle en histoire (étude du XXe siècle, thème 1 « L'Europe, un théâtre majeur des guerres totales »), une œuvre ou une partie significative d'une œuvre portant un regard sur l'histoire du siècle - guerres mondiales, société de l'entre-deux-guerres, régimes fascistes et totalitaires (lecture intégrale). Evidemment, cette indication de corpus oriente davantage vers des oeuvres traitant des guerres mondiales, de la guerre froide, du régime stalinien, mais ce que j'ai mis en gras concerne bel et bien le roman de Steinbeck. Comme avant la réforme, j'aime l'idée de proposer aux collégiens un lieu et une période qu'ils ne traitent pas dans leurs programmes d'histoire : la Grande Dépression aux Etats-Unis dans les années 30. Je ne souhaite donc pas me séparer de ce roman, que j'adore depuis plusieurs années

Des fleurs pour Algernon peut se proposer en lecture cursive, comme un pont entre le roman de Steinbeck et une séquence correspondant au nouvel objet d'étude (questionnement complémentaire) "Progrès et rêves scientifiques". On peut, en classe, travailler sur quelques extraits, proposer une réflexion de fond sur l'intelligence et les transformations génétiques. J'ai trouvé notamment cette séquence courte sur un site dédié à la littérature jeunesse et la pédagogie : séquence Des fleurs pour Algernon. A noter, le support n'est pas le roman mais la nouvelle, antérieure, écrite en 1959. 
Plusieurs éditeurs ou manuels ont choisi aussi d'étudier le roman en tant qu'oeuvre intégrale dans les nouveaux programmes : Le livre scolaire, Colibris de chez Hatier, une édition de Flammarion qui propose aussi un dossier pédagogique. On trouve enfin une séquence dans le n°647 de mars 2016 de la Nouvelle Revue Pédagogique (voir le sommaire ici).

Simple peut quant à lui faire l'objet d'une simple proposition aux élèves, ces fameuses "lectures plaisir" dont nous parlent les formateurs. Du plaisir, j'en ai eu, j'en parlais déjà il y a quelques années. Mais j'en ai eu tout autant avec les romans de Steinbeck et de Keyes. Ne boudez pas le vôtre ! 

Neo-défi lecture 2016-continué-en-2017 : un livre pris sur la liste d'un autre participant

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10 septembre 2017

Stephanie Meyer : L'appel du sang - La seconde vie de Bree Tanner

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Depuis le début de l'été, j'ai entamé une série de lecture sur les enfants (ou adolescents) monstres. Plus précisément, les jeunes héros qui ne se contentent pas de fréquenter, voire d'être amis avec des monstres, mais qui en sont eux-mêmes. Ce roman de Stephanie Meyer m'a semblé intéressant dans cette optique. 

C'est ce qu'on pourrait appeler un spin-off, comme on le dit pour les séries TV dérivées d'une autre série TV : Private Practice, par exemple, qui emprunte à Grey's Anatomy le personnage d'Addison, et construit tout un nouvel univers autour de ce personnage. Ici, c'est le personnage de Bree Tanner, cette jeune vampire de la bande de Victoria, qui se retrouve personnage principal de L'appel du sang. Appel à mes lecteurs éclairés : existe-t-il un terme spécifique pour désigner ce genre de livres ? Je ne suis pas certaine que celui de "spin-off" s'applique vraiment. Histoire dérivée peut-être ? Récemment, une autre auteure de romans à succès a utilisé le même procédé : Divergente raconté par Quatre, de Veronica Roth. Une manière d'éclairer certains aspects de l'histoire principale, et puis, certainement, de prolonger le succès même quand une histoire semble définitivement achevée... 

En préface, Stephanie Meyer explique ainsi son choix : 

"J'ai songé à Bree alors que je corrigeais Hésitation. Corrigeais, pas rédigeais. Lors de l'écriture d'Hésitation, je portais les oeillères de la narration à la première personne ; ce que Bella ne pouvait voir, entendre, sentir, goûter ou toucher n'avait pas lieu d'être. [...] L'étape suivante dans le processus de relecture a été de m'éloigner de Bella et de vérifier la façon dont coulait le récit. [...] Comme Bree est la seule nouveau-née que Bella voit, c'est vers son point de vue à elle que je me suis tournée lorsqu'il s'est agi de réfléchir à ce qui se tramait derrière les différentes scènes du roman."

Donc, à l'origine, une volonté d'enrichir le récit principal vu par Bella, en retournant la caméra pour élargir les réflexions. Un exercice d'ailleurs très stimulant avec des élèves (à partir de la quatrième surtout), qui permet en effet d'éclairer les décisions de certains personnages, ou de les examiner différemment. Je fais souvent réécrire des passages de la nouvelle Coco, de Maupassant, du point de vue de personnages qui n'ont pas eu accès à toutes les étapes de la mort du cheval, notamment. 

Stephanie Meyer ajoute, un peu plus loin : "Je me demande comment vous réagirez en face de Bree. Elle est un personnage si fugitif, apparemment si insignifiant d'Hésitation." Je ne suis pas tout à fait d'accord, mais peut-être parce que je n'ai pas lu les romans, seulement vu les films. Or, dans ces derniers, on s'attarde quand même à plusieurs reprises sur ce personnage, à qui on s'attache, car l'actrice le joue en accentuant une certaine innocence, ou fragilité. On comprend aisément pourquoi cette nouveau-née* a été protégée par la famille Cullen. Peut-être que dans les romans, le personnage est moins mis en valeur. 

(*Vous aussi, ça vous choque, "nouveau-née" ? Et pas "nouvelle-née" ? Bah oui, mais c'est bien l'orthographe que donne le Petit Robert.)

Bree Tanner

L'auteure écrit aussi : 

"En me concentrant sur Bree, j'ai pour la première fois enfilé les chaussures d'une narratrice qui était un "vrai" vampire, un traqueur, un monstre. C'est à travers ses prunelles rouges que je nous ai observés, nous les humains ; soudain, je nous ai vus minables et faibles, proies faciles sans autre intérêt que de représenter de délicieux repas."

Voilà exactement ce que je recherchais, comme personnage et comme univers. Sauf que, c'est là où le bât blesse, j'ai été déçue par le roman. Je n'ai pas trouvé Bree si "monstrueuse" : de toute façon, dès le début, elle est à part dans la bande de nouveaux-nés créés par la volonté de Victoria. Mais alors, l'auteure aurait pu insister, justement, sur cette destinée tragique d'une adolescente tout ce qu'il y a de plus ordinaire, changée en vampire et condamnée malgré elle à subir une soif de sang, comparable à l'emprise d'une drogue. Mais même cette addiction n'est pas travaillée autant que je l'aurais pensé dans un roman pourtant nommé L'Appel du sang. Très vite, l'histoire tourne autour du binôme que Bree va constituer avec un autre nouveau-né un peu différent, Diego, et l'enquête qu'ils vont mener pour comprendre pourquoi leur chef de bande leur demande de faire ce qu'ils font. Intéressant, certes, car on voit sous un autre angle les questionnements que se posaient Bella, Edward et les Cullen. Mais le vampirisme de Bree se trouve presque mis au second plan. 

Peut-être suis-je partie sur une fausse idée : je pensais que ce roman reviendrait sur la transformation de Bree en vampire et ses débuts de nouveau-née, avec tous les changements psychologiques et physiques que cela peut impliquer. 

Pour conclure, ce roman permet certes de prolonger le plaisir de la sage Twilight, mais il reste en surface de réflexions qui auraient pu être très intéressantes. Une sorte d'Entretien avec un vampire, version édulcorée pour adolescents. 

Neo-défi lecture 2016-continué-en-2017 : un livre dont le personnage principal meurt à la fin

10 août 2017

Joël Dicker : Le Livre des Baltimore

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On ne présente plus Joël Dicker, qui avait déjà fait un carton avec son précédent roman, La vérité sur l'Affaire Harry Quebert, obtenant entre autres le Goncourt Lycéen 2012. Un jeune auteur à la belle gueule (que l'éditeur partage gentiment avec nous en quatrième de couverture). Mais si jamais vous ne le connaissiez pas encore, tant mieux : cet article sera l'occasion pour moi de vous recommander plus vivement son troisième roman, le dernier en date, que j'ai trouvé bien meilleur que Harry Quebert

Cet Harry Quebert, je l'ai lu il y a quelques temps déjà. J'avais été attirée par la couverture (Portrait of Orleansun tableau de Hopper, ce peintre qui arrive à donner du mystère au quotidien), et la promesse d'un roman à rebondissements, un "page turner" comme disent les Américains. Je l'avais aimé, mais sans plus, finalement. Deux histoires s'y mélangeaient : une affaire policière, et la vie d'un jeune écrivain en mal d'inspiration qui trouvait justement le sujet de son prochain livre dans l'histoire policière en question, car l'accusé était son mentor en écriture (le fameux Harry Quebert). Autant l'histoire policière était bien ficelée, avec ce qu'il faut de mystère et de péripéties, autant l'autre histoire, correspondant au moment présent, m'avait moins passionnée. Un peu trop "métalittéraire", avec d'assez grosses ficelles : en gros, un roman qui explique comment on fait pour écrire un roman. Dans cet article de Slate, "Joël Dicker est-il un bon écrivain ?", la journaliste en conclut que oui et reconnaît avoir finalement apprécié ces ficelles. Bon, ce n'est pas pour rien que le roman a eu du succès, quand même. 

Mais là, avec Le Livre des Baltimore, on a un véritable page turner, qui prend pour thématique une famille et ses secrets : ingrédients infaillibles d'un bon récit à suspense. Même personnage principal que dans le roman précédent (Marcus Goldman, le jeune écrivain), même composition avec une double narration : le moment présent, où Marcus s'apprête à écrire son nouveau livre, en même temps qu'il retrouve Alexandra, son ancien grand amour, et le passé, avec l'histoire passionnante de la famille Goldman. 

Cette famille est binaire : il y a Marcus et ses parents, qui, vivant à Montclair, sont appelés "les Goldman de Montclair", et l'oncle, la tante et les deux cousins, vivant à Baltimore, surnommés donc (vous n'allez pas en revenir) "les Goldman de Baltimore". Mais derrière ces innocentes appellations se cache une rivalité pernicieuse car masquée sous d'apparentes bonnes relations. Les Baltimore (surnom raccourci) surpassent en tout les Montclair : plus brillants, plus riches. Plus heureux ? C'est en tout cas ce dont Marcus, qui passe toutes ses vacances chez ses cousins, est persuadé. Evidemment, le but du roman est de déconstruire les apparences, de montrer que le bonheur et la jalousie ne sont pas forcément du côté que l'on croit. 

Le fait qu'il y ait davantage de personnages que dans Harry Quebert joue en faveur du plaisir de lecture. Car plus de personnages, cela signifie plus de destinées qu'on a envie de connaître, plus d'interactions et donc plus d'intrigues (amicales, fraternelles, amoureuses...). Les éléments du suspense sont aussi, je trouve, plus habilement distillés que dans le roman précédent. Des éléments apparaissent assez vite au lecteur, mais certains détails (pas si anodins) sont retenus par le narrateur (donc, par l'auteur) jusqu'au bout. 

La notion de métalittérature est présente aussi. Et avec encore plus d'humour et d'autodérision (en tout cas, de réflexion sur sa propre image) que dans le roman précédent. Après La vérité sur l'Affaire Harry Quebert, Joël Dicker est devenu célèbre. Dans Le Livre des Baltimore, il se met en scène, en interrogeant tout à la fois cette célébrité et l'impact qu'elle peut avoir sur la vie personnelle, les actes que l'on se retrouve à faire pour obtenir, sinon la célébrité, du moins une certaine aura dans les yeux des personnes qui comptent autour de nous (ou dont on croit qu'elles comptent), et cet entremêlement incessant de la vie publique et de la vie privée. Le Livre des Baltimore est une fausse autobiographie, dans laquelle l'écrivain imaginé par Joël Dicker se met à raconter ses histoires de famille. On y croit comme si Joël Dicker lui-même, après avoir écrit son premier best-seller, avait rédigé un "roman de la maturité", sur sa vie intime. Et en même temps, l'auteur nous rappelle sans cesse qu'il ne s'agit, en fin de compte, "que" de littérature. Or, pour lui, ce n'est pas rien : dans les derniers mots du roman (ce n'est pas un spoiler puisqu'ils sont repris en quatrième de couverture) : "Pourquoi j'écris ? Parce que les livres sont plus forts que la vie. Ils en sont la plus belle des revanches. Ils sont les témoins de l'inviolable muraille de notre esprit, de l'imprenable forteresse de notre mémoire."

Alors, pourquoi Joël Dicker écrit-il ? Pour nous faire rêver, nous émouvoir, nous faire haleter d'impatience, ou bien pour lui-même ? La question n'a que peu d'importance, pas plus que de se demander si, oui ou non, Joël Dicker est un bon écrivain : Le Livre des Baltimore est un bon livre. Lisez-le ! 

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